Le paysage de la durabilité est entré dans ce que les dirigeants appellent « l’ère du pragmatisme ». Tandis que les gros titres annoncent un recul de l’ESG et une résistance politique, deux études majeures — l’enquête Institutional Investors 2025 de Morgan Stanley auprès de 967 investisseurs et l’étude CEO du Pacte Mondial des Nations Unies-Accenture impliquant près de 2 000 dirigeants—révèlent une réalité radicalement différente dans les conseils d’administration et comités d’investissement.
99% des PDG déclarent qu’ils maintiendront ou amplifieront leurs engagements climatiques, environnementaux et sociaux au cours des deux prochaines années. Simultanément, 86% des investisseurs prévoient d’augmenter leurs allocations aux investissements durables. Il ne s’agit pas de retraite, mais de recalibrage stratégique.
Ce qui émerge est un paradoxe du progrès. Alors que 88% des PDG et investisseurs estiment que l’argument économique en faveur de la durabilité s’estrenforcé ces cinq dernières années, la communication publique s’est atténuée. Si les entreprises approfondissent leurs engagements opérationnels, les mentions climatiques des PDG ont chuté de 45% depuis leur pic de 2021.
Ce décalage entre rhétorique et réalité révèle un point d’inflexion critique : le leadership en durabilité transite des engagements aspirationnels vers les fondamentaux métier intégrés. Les modalités opérationnelles sont bien décrites dans le rapport 2030 (version 2026) de Ksapa.
Les flux de capitaux institutionnels accélèrent malgré les vents contraires
Les investisseurs voient un business case plus solide
L’enquête exhaustive du Morgan Stanley Institute for Sustainable Investing révèle que les investisseurs institutionnels restent remarquablement optimistes sur la trajectoire de la durabilité. Les gestionnaires d’actifs gérant des milliers de milliards en capital rapportent que 86% prévoient d’augmenter leurs allocations durables au cours des deux prochaines années—une hausse de six points par rapport à 2024 malgré l’intensification de l’incertitude politique et réglementaire.
Les motivations sont résolument pragmatiques. Interrogés sur les raisons de leurs augmentations d’allocations, 22% des gestionnaires d’actifs citent la forte performance financière comme raison principale, suivis de 18% motivés par un historique de plus en plus établi. La durabilité est passée d’un screening guidé par les valeurs à une stratégie de recherche de performance.
Les asset managers font écho à ce sentiment, avec 42% fortement convaincus que la croissance proviendra de clients existants augmentant leurs allocations, et 39% anticipant de nouveaux mandats. L’infrastructure d’investissement durable arrive à maturité rapidement. Plus de la moitié des investisseurs interrogés maintiennent des programmes depuis plus de cinq ans.
La préparation réglementaire devient un avantage concurrentiel
Les investisseurs visionnaires considèrent l’évolution du paysage réglementaire comme un catalyseur. 84% des PDG déclarent que leurs entreprises sont prêtes à satisfaire les prochaines réglementations en matière de durabilité.
La prolifération des cadres de reporting—des normes ISSB gagnant du terrain dans 36 juridictions couvrant 60% du PIB mondial, à plus de 5 000 entreprises fixant désormais des objectifs scientifiquement fondés—crée l’infrastructure de transparence que les investisseurs exigent. Plus de 4 000 organisations utilisent désormais le reporting aligné TCFD, tandis que 10 000+ organisations dans plus de 100 pays emploient les standards GRI.
Cette standardisation débloque les capitaux. Les asset managers exigent de plus en plus des politiques d’investissement durable de la part des gestionnaires externes. Le message est clair : la préparation réglementaire devient un impératif pour accéder au capital institutionnel.
La révolution silencieuse—les PDG avancent leurs engagements en affinant leur communication
Des engagements retentissants à l’intégration mesurable
L’étude CEO du Pacte Mondial révèle un paradoxe frappant. Alors que 99% des PDG maintiennent ou amplifient leurs engagements en matière de durabilité, seulement 50% se sentent très à l’aise pour communiquer publiquement ces progrès. Ce recalibrage communicationnel reflète des leçons durement acquises sur la différence entre ambition et responsabilité.
Les PDG intègrent la durabilité plus profondément dans les opérations que jamais. 86% déclarent que la durabilité est actuellement intégrée dans les opérations centrales, avec 66% estimant que le secteur privé fera progresser significativement l’intégration dans la stratégie métier et la rémunération des dirigeants au cours des 25 prochaines années.
L’intégration opérationnelle est mesurable. 59% des PDG utilisent désormais des critères de durabilité pour évaluer et récompenser les dirigeants et départements, contre 33% en 2022. 75% construisent activement des chaînes d’approvisionnement responsables, se concentrant sur les émissions Scope 3 et l’approvisionnement éthique. Cela représente une transformation de l’architecture métier fondamentale, pas une programmation RSE périphérique.
Le business case se renforce tandis que la rhétorique se modère
88% des PDG estiment que l’argument économique pour la durabilité est plus fort aujourd’hui qu’il y a cinq ans, pourtant les mentions publiques de climat, carbone et énergie propre dans les annonces de résultats ont décliné de 45% depuis leur pic de 2021. Certains interprètent cela comme un recul ; les données suggèrent plutôt une maturation stratégique.
Les entreprises naviguent entre des tensions légitimes. La surveillance politique croissante, les accusations de greenwashing et les préoccupations de « greenhushing » ont rendu les déclarations publiques audacieuses plus risquées. Simultanément, les attentes des consommateurs (identifiées par 60% des PDG comme moteurs top-trois de la durabilité), les demandes des employés et les exigences des investisseurs continuent de s’intensifier.
Les PDG leaders répondent en ancrant la communication sur la durabilité dans les fondamentaux métier—gestion des risques, préparation réglementaire, efficacité opérationnelle et retour sur investissement. L’accent se déplace du marketing de la durabilité vers sa synonymie avec l’excellence métier.
L’adaptation climatique et la gestion des risques physiques entrent dans le courant dominant
Investisseurs et PDG s’alignent sur l’escalade des risques climatiques physiques
Les deux études révèlent une conscience convergente des risques climatiques physiques passant de préoccupation théorique à menace financière matérielle. Plus de 75% des investisseurs institutionnels s’attendent à ce que les risques climatiques physiques aient des impacts majeurs sur les prix des actifs dans les cinq ans.
Cette préoccupation des investisseurs se reflète aussi dans la réalité qui s’impose dans les entreprises. L’enquête Morgan Stanley Sustainable Signal a trouvé que 60% des entreprises anticipent des impacts opérationnels négatifs des risques climatiques physiques. L’adaptation et la résilience climatique ont bondi à la troisième priorité d’investissement pour les investisseurs institutionnels mondialement, contre la sixième place en 2024.
Des implications opérationnelles profondes
50% des investisseurs internationaux—65% en Amérique du Nord—font désormais de la résilience climatique une partie centrale de leurs modèles risque-rendement pour les investissements en infrastructures et immobilier. Le message aux entreprises du portefeuille est sans ambiguïté : la préparation climatique physique devient un facteur de valorisation.
Technologie et infrastructure de données pilotent les stratégies d’adaptation
Les solutions que les investisseurs priorisent révèlent les exigences d’infrastructure des modèles métier résilients au climat:
- Les outils de données et d’analytique arrivent en tête à 49%,
- suivis des infrastructures hydrauliques (44%)
- et de la modernisation du réseau électrique (44%).
Ce ne sont pas des initiatives de durabilité périphériques. Ce sont des mises à niveau de systèmes fondamentaux essentielles à la continuité opérationnelle. Les barrières restent significatives :
- 37% citent l’incertitude réglementaire et politique;
- 38% identifient des données ou modèles de risque insuffisants;
- 34% pointent des rendements financiers peu clairs.
- Pourtant 97% des PDG s’attendent à ce que le secteur privé fasse progresser le développement d’outils numériques pour suivre et mesurer la performance ESG au cours des 25 prochaines années.
L’écart entre attente et priorisation actuelle est révélateur. 96% des PDG considèrent l’innovation et la technologie comme critiques pour faire avancer la durabilité. Mais seulement 26% les classent actuellement parmi leurs trois priorités stratégiques principales. Ce décalage représente à la fois vulnérabilité et opportunité. Les entreprises qui comblent cet écart captureront un avantage concurrentiel alors que l’adaptation climatique devient critique pour le métier.
Conclusion
L’ESG n’est pas en « recul » mais évolue d’une démarche inspirationnelle à une réalité intégrée dans les organisations
Le narratif selon lequel l’ESG est en recul ne capture pas correctement le temps présent – indéniablement en pleine mutation. Ce qui se dessine dans ces études est une transition depuis une durabilité aspirationnelle vers une durabilité intégrée. Les considérations ESG deviennent inséparables de l’excellence opérationnelle, de la gestion des risques et de la création de valeur.
L’engagement quasi universel des PDG (99%) à amplifier les efforts de durabilité est accompagné d’une forte conviction des investisseurs (86%). Trois dynamiques façonnent ainsi cette évolution :
- Le business case se renforce. 88% tant des PDG que des investisseurs rapportent que l’argument économique est plus fort qu’il y a cinq ans. Cette conviction pilote les décisions d’allocation de capital et la transformation opérationnelle, même si la communication publique devient plus mesurée et stratégiquement focalisée.
- Les risques matériels accélèrent l’intégration. Les risques climatiques physiques, les vulnérabilités de chaîne d’approvisionnement et les exigences réglementaires font passer la durabilité du bureau RSE à la direction générale. Quand 75% des investisseurs s’attendent à des impacts climatiques sur les prix des actifs dans cinq ans, la durabilité devient gestion du risque d’entreprise.
- L’infrastructure de responsabilité arrive rapidement à maturité. Des objectifs scientifiquement fondés (désormais adoptés par 5 000+ entreprises) aux cadres de divulgation standardisés (couvrant 60%+ du PIB mondial), l’architecture de transparence qui permet à la fois la détection du greenwashing et la mesure de progrès légitime émerge enfin.
Le leadership en durabilité en 2026
Le leadership en durabilité en 2026 exige moins de discours et plus de résultats. L’intégration plutôt que l’isolation, et les fondamentaux métier plutôt que la rhétorique aspirationnelle. Les entreprises qui maîtrisent cette transition accéderont à des pools croissants de capital institutionnel tout en construisant un véritable avantage concurrentiel.
L’ère de la durabilité comme stratégie métier est arrivée. La question n’est plus de savoir s’il faut faire avancer la durabilité, mais comment l’avancer de manière crédible, mesurable et profitable—même, et surtout, quand les vents politiques changent.
Image : Freepik
Dana est membre de l'équipe conseil en tant que consultant junior et renforcer l'équipe sur les sujets de droits de l'homme et durabilité. Passionnée par ces enjeux, Dana a précédemment travaillé chez Altai Consulting sur des questions de durabilité et de société en Afrique. Diplômée d'un Master en commerce international à HEC Paris, Dana parle français et anglais.






