Le zéro déforestation passe par la performance sociale des supply chains

En pleine transition énergétique, les industriels du secteur de l’énergie achètent des volumes de matière agricole croissants, comme la canne à sucre, le soja ou l’huile de palme. D’autres entreprises également actives dans le commerce mondial de produits industriels tels que la pâte à papier, le bois d’œuvre, le caoutchouc ou les produits de l’élevage peuvent également entraîner des risques de déforestation et de dégradation des forêts. Les risques de déforestation peuvent être réduits en investissant massivement dans des programmes de performance sociale sur le terrain.

Zéro déforestation : Un gage de sérieux pour toute entreprise en matière d’engagement climat

La lutte contre la déforestation est un des moyens clés à disposition des acteurs économiques pour atténuer les changements climatiques, de protéger les bassins versants et de conserver la biodiversité.

  • La science est très claire. D’après le rapport de 2018 du GIEC sur la trajectoire cible de 1,5°C, la protection et la restauration des forêts permettraient de réduire de 18 % les émissions d’ici 2030 et d’éviter une hausse de la température mondiale de plus de 1,5°C
  • Le “Business Case” pour les entreprises est également très claire. Selon ce récent rapport du CDP, en moyenne près d’un quart des revenus des entreprises sont dépendants des commodités qu’elles utilisent. Le chiffre d’affaires annuel total à risque des sociétés cotées en bourse est estimé à 906 milliards de dollars

L’Accord de Paris donne des orientations pour inciter les entreprises à agir. Depuis 2015, plus de 500 entreprises multinationales ont pris des engagements “zéro déforestation” à horizon 2020. Les résultats à ce jour sont malheureusement très décevants.

  • Du point de vue gouvernemental, la déforestation dans la partie brésilienne de la forêt amazonienne a grimpé de plus de 88 % en juin 2019, par rapport au même mois l’an dernier. Voilà une information déprimante
  • Du côté des entreprises, ces 500 entreprises engagées ne divulguent pas les progrès quantitatifs réalisés en vue d’éliminer la perte de forêts tropicales de leurs chaînes d’approvisionnement en matières premières. L’opacité est preuve du manque de résultats associés aux engagements zéro déforestation à ce jour. Plusieurs centaines d’autres entreprises qui ont des responsabilités n’ont par ailleurs pris aucun engagement

Bannir les principaux produits sources de déforestation, une idée trop simpliste?

Il existe des mouvements forts en faveur de l’interdiction de plusieurs de ces produits, et l’huile de palme est sans doute la matière la plus controversée à cet effet. Souvent, il existe différentes matières premières alternatives. Mais cibler et bannir certaines matières premières sources de déforestation reste dans l’ensemble une réponse trop simpliste à des questions très complexes :

  • Déjà, il n’y a pas d’alternative miracle. Selon le rapport de l’UICN de 2018, dire ” non ” à l’huile de palme aurait probablement pour effet de déplacer et non d’arrêter la perte de biodiversité. GreenPeace a été un ardent militant contre l’huile de palme et reconnaît que, quand elles sont cultivées en grandes quantités, toutes les huiles alternatives posent de graves problèmes environnementaux.
  • Des emplois, des emplois, encore des emplois. Du point de vue des pays fournisseurs, ces produits sont générateurs de richesses et créent des emplois qui stabilisent les jeunes et les migrants dans les zones rurales. Pas exemple, le fait de bannir certains biocarburants à base d’huile de palme dans l’Union Européenne a encouragé le gouvernement indonésien à stimuler la demande intérieure. Pas à réduire la production et le développement de nouvelles productions malheureusement. En Indonésie, l’huile de palme créé des emplois et fixe des populations…

Il existe bien sûr des projets qui explorent des solutions “locales”. La façon dont des scientifiques et des ONG critiquent les récents accords commerciaux montre bien que les discussions sur le commerce mondial sont de plus en plus associées aux questions climatiques, tout particulièrement concernant les questions de déforestation. Ces traités peuvent soit faire partie du problème, soit être la solution, et feront l’objet de pressions croissantes pour que des considérations climatiques soient intégrés dans les arbitrages et choix commerciaux internationaux.

Investir dans la performance sociale des filières d’approvisionnement en matières premières agricoles

Si les entreprises ont si peu progressé sur les engagements zéro déforestation, c’est notamment parce que les acheteurs sont confrontés à un triple défi de traçabilité, de transparence et de fraude.

  • Traçabilité. La coordination du travail des agriculteurs, des négociants en biomasse, des transporteurs et des utilisateurs finaux le long de ces chaînes est complexe. Les normes (par ex. 2010 EN 14961-1) ou les systèmes de certification (par ex : RSB pour les matières premières d’origine biologique, les matériaux dérivés de la biomasse et autres combustibles avancés utilisant l’huile de palme) ont contribué à la réalisation de progrès. Mais aller au-delà des moulins et des points de transformation devient très difficile lorsque de nombreux petits exploitants agricoles locaux apportent leur production. On parle de chaînes fragmentées en millions d’acteurs…
  • Transparence. Du point de vue des petits exploitants agricoles, le degré de transparence au-delà des relations immédiates est généralement proche de zéro. Il est peu probable qu’un petit agriculteur sache ce qu’il adviendra de sa récolte une fois qu’elle aura quitté son exploitation par l’intermédiaire d’un courtier ou d’une coopérative
  • Fraude. Le développement d’un revenu peut encourager la fraude. L’huile de cuisson usagée a été explorée comme un exemple d’économie circulaire intelligente utilisant l’huile usagée des restaurants et des usines alimentaires comme matière première pour la biomasse à des fins énergétiques et industrielles. Il y a eu des exemples de fraude à l’ajout de nouveaux composants d’huile. L’accès à la terre et l’obtention de titres de propriétés est un autre exemple marqué par la corruption et le faux et l’usage de faux – notamment en Asie du Sud Est ou en Amérique Latine

Les entreprises peuvent progresser sur ces problèmes en investissant dans la performance sociale des plantations et des petits fermiers indépendants. L’usage de technologies devient la voie privilégiée.

  • Les technologies peuvent aider à gérer davantage de volumes et à générer une meilleure traçabilité ainsi que des profils de risque locaux. Grâce à la géolocalisation GPS des points de collecte, les acheteurs peuvent identifier les zones à haut risque pour effectuer d’autres évaluations locales, par exemple. Blockchain est prometteur, mais nécessite une adoption massive et de la mise en place d’équipements.
  • Les problèmes de déforestation rencontrés sur le terrain sur des marchés tels que l’Indonésie ou le Brésil sont avant tout liés à la pauvreté. Les petits exploitants agricoles n’ont pas de titres de propriété, ce qui conduit à des activités d’empiètement. Ils n’ont pas accès à la formation technique, ce qui entraîne une faible productivité et des revenus insuffisants. Les travailleurs et les gestionnaires des plantations ont une compréhension pratique limitée des normes et des audits mondiaux. Ils doivent être formés et utiliser des lignes directrices concrètes pour améliorer les conditions de travail et de vie des travailleurs.

Ainsi, c’est bien en éduquant les fermiers et en luttant contre la corruption dans l’administration des biens fonciers que l’on fait avancer concrètement la cause du zéro déforestation dans différents territoires. On peut ainsi contribuer à stabiliser les familles pauvres et les travailleurs, et à réduire les risques de déforestation liés aux activités d’empiétement. Les revenus des petits exploitants agricoles sont aussi fortement corrélés au rendement. L’amélioration de la productivité diminue l’intérêt pour la déforestation et l’expansion des productions. L’amélioration de l’évaluation des risques et de la traçabilité grâce aux technologies est également un moyen de diffuser plus largement les normes et les attentes sur les marchés d’approvisionnement.

Conclusion. C’est en investissant dans les personnes et leurs droits humains qu’on fait avancer le zéro déforestation sur le terrain

De nombreux militants intéressés par la préservation de la biodiversité veulent renforcer la réglementation et l’interdiction d’exploitation urbaine ou industrielle de zones de forêt tropicale. C’est bien entendu pertinent d’un point de vue conceptuel. La déperdition en matière de biodiversité est critique, et toute action de sanctuarisation d’espaces à haute valeur naturelle est indispensable pour contribuer à la lutte contre les changemets climatiques. Rien à objecter là-dessus d’un point de vue conceptuel.

Sur le terrain, d’un point de vue pratique, la perspective est pourtant souvent très différente. De nombreuses communautés locales recherchent avant tout un terrain et un revenu. A moins qu’elles ne puissent vivre de la biodiversité locale (par le biais de programmes d’écotourisme par exemple), elles ne valorisent pas leur biodiversité locale pour son potentiel à atténuer les risques climatiques et sa trajectoire 1,5C. Elles veulent des solutions aux problèmes de corruption auxquels elles sont souvent confrontées au quotidien. Elles veulent une formation et une éducation de qualité pour générer des salaires et des conditions de vie décentes. Elles ont besoin de comprendre en quoi certaines pratiques ancestrales de chasse de biodiversité rare (tigre de Sumatra, oiseaux à belles plumes d’Amazonie…) peut avoir un quelconque impact sur leur vie quotidienne et certaines coutumes ancrées dans la vie rurale.

Il est essentiel de résoudre cette équation et d’utiliser les engagements zéro déforestation pour connecter entre eux les enjeux sociaux locaux et les défis environnementaux mondiaux. Nous pouvons lutter contre la déforestation en investissant massivement dans la performance sociale et les droits humains.

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