Erevan n'a pas tout réglé, mais la COP17 envoie aux entreprises et aux investisseurs des signaux concrets sur la finance, les crédits et les données.

COP17 : ce que les entreprises doivent retenir

La COP17 sur la biodiversité s’est achevée au petit matin du 31 octobre à Erevan, après une plénière finale de près de douze heures qui a débordé l’échéance prévue. Les titres de presse retiendront surtout l’argent qui manque, et ils n’auront pas tort. Mais à lire de près les quelque cinquante décisions adoptées, on trouve aussi des signaux nouveaux, parfois discrets, qui concernent directement les entreprises et les investisseurs. Pour un dirigeant ou un gérant d’actifs, la vraie question n’est pas de savoir si Erevan fut un succès diplomatique, mais ce qui change dans son environnement réglementaire, financier et opérationnel. Voici notre lecture, résolument tournée vers ce qui avance, sans taire ce qui coince.

Un bilan lucide qui fixe enfin un cap commun

Le premier mérite d’Erevan est d’avoir regardé la réalité en face. Le rapport State of Biodiversity Action, publié avant l’ouverture, établit que moins de la moitié des objectifs nationaux sont jugés en bonne voie par les États eux-mêmes, alors que près de 90 % des États ont fixé des cibles nationales. Comme l’a résumé la secrétaire exécutive de la Convention, Astrid Schomaker, personne n’a prétendu que le monde était sur la bonne trajectoire. Ce constat partagé n’a rien d’anodin : il évite le déni et oblige chacun à raisonner en termes de rattrapage.

La réponse prend la forme de la « Voie d’Erevan » (Yerevan Pathway). Il ne s’agit pas d’un nouveau traité ni de nouveaux objectifs chiffrés, mais d’un ensemble de priorités d’ici 2030. Selon le site officiel de la conférence et le communiqué de clôture, ces priorités portent sur quatre chantiers : la réforme des subventions et incitations nuisibles à la nature, le soutien financier, scientifique et technique aux pays en développement, l’alignement des budgets nationaux et des décisions économiques sur le cadre de Kunming-Montréal, et le renforcement du suivi.

Pour les entreprises, le troisième chantier est le plus structurant. Aligner les budgets publics et les décisions économiques sur des objectifs de biodiversité, c’est préparer le terrain à des politiques sectorielles plus exigeantes, à des critères de commande publique et à des conditions d’accès au financement. Aucun secteur n’est formellement fléché, mais les acteurs de l’agroalimentaire, de la forêt, de la construction ou des matières premières savent toutefois déjà où regarder.

La COP a aussi produit un socle technique solide, dont quatorze décisions adoptées dès la première semaine. L’ensemble couvre les aires protégées et la biodiversité forestière, la gestion durable de la faune, les espèces exotiques envahissantes, la biodiversité marine et côtière, la biologie de synthèse et l’intégration de la biodiversité dans les politiques publiques. De nouveaux indicateurs sur l’état de la nature et un groupe d’experts dédié au cadre de suivi renforcent la redevabilité. Ce n’est pas spectaculaire, mais c’est la matière dont seront faits les plans nationaux, puis les réglementations.

Enfin, la question scientifique mérite attention. D’après Carbon Brief, la référence à l’évaluation « nexus » de l’IPBES, qui relie biodiversité, eau, alimentation et santé, a été conservée. C’est cette grille de lecture systémique que nous jugeons la plus utile aux entreprises, comme nous l’avions souligné dans notre analyse de l’alerte IPBES sur la nature, la santé et l’alimentation.

Des signaux neufs pour la finance et les chaînes de valeur

Le premier signal est financier. Près de deux milliards de dollars de nouveaux financements ont été annoncés à Erevan, dont 560 millions au titre de la reconstitution du Fonds pour l’environnement mondial et de son fonds dédié au cadre mondial, 500 millions via la Species Recovery Alliance et plus de 330 millions via le Value Nature Fund, explicitement conçu pour mobiliser des capitaux privés, selon le communiqué de la Convention repris par le quotidien Premium Times. La Banque asiatique de développement a par ailleurs lancé une obligation biodiversité et un incubateur d’investissement. Annoncer n’est pas décaisser, mais la montée en puissance d’instruments qui associent fonds publics et privés est réelle, et elle ouvre un espace aux structures de finance mixte adossées aux filières agricoles.

Le deuxième signal concerne les marchés de la nature. Les compensations et crédits de biodiversité restent reconnus parmi les instruments de mobilisation des ressources, l’Union européenne a lancé une coalition des « amis des crédits pour la nature et la biodiversité », le Pérou a obtenu une étude sur leur additionnalité et la Chine a annoncé une expérimentation de marchés de la nature au Sichuan, rapporte Carbon Brief. L’exigence d’additionnalité est une bonne nouvelle pour les acheteurs sérieux : elle rapproche ce marché des standards que nous défendons dans notre analyse des crédits biodiversité de qualité.

Le troisième signal vise les incitations publiques. La présidence arménienne a lancé l’« appel d’Erevan » sur les incitations favorables à la biodiversité et un groupe des « amis de la cible 18 », coprésidé par la Colombie et la Finlande. L’objectif mondial reste de réduire d’au moins 500 milliards de dollars par an d’ici 2030 les incitations nuisibles. Pour les entreprises dont le modèle dépend de subventions agricoles, énergétiques ou halieutiques, c’est un risque de transition à cartographier dès maintenant, au même titre que le risque climatique, à l’aide de cadres comme la TNFD.

Le quatrième signal touche la pharmacie, la biotechnologie, la cosmétique et l’agro-industrie. Le Fonds Cali, qui doit faire contribuer les utilisateurs commerciaux des données de séquençage génétique, a été maintenu et précisé. La décision, adoptée sans objection, réaffirme des taux indicatifs de 0,1 % du chiffre d’affaires ou 1 % des bénéfices, réserve un certificat annuel aux entreprises qui les respectent et affecte la moitié des ressources aux peuples autochtones et aux communautés locales, détaille Carbon Brief. Les contributions restent volontaires, mais un certificat crée un standard de référence observable par les investisseurs et les parties prenantes.

Le cinquième signal, enfin, est social. Les règles de fonctionnement du nouvel organe permanent consacré aux peuples autochtones et aux communautés locales, baptisées « lignes directrices de Sevan », ont été adoptées. The Nature Conservancy y voit une consolidation de leur place dans les décisions. Pour les entreprises présentes dans des zones forestières ou minières, la conséquence est claire : le consentement et la participation des communautés deviennent la norme attendue, ce qui suppose un dialogue réel dans la due diligence.

Ce qui bloque encore, et comment s’y préparer

Il serait malhonnête de passer sous silence les points durs, qui reviennent de sommet en sommet. Le financement international reste très en deçà des besoins : l’objectif de 20 milliards de dollars par an de financements des pays développés d’ici 2025 n’a pas été atteint, selon Carbon Brief. La liste des pays contributeurs n’a pas été élargie ; les pays intéressés pourront seulement signaler leur intérêt avant la COP18. La forme du mécanisme financier après 2030 est renvoyée à la COP18, qui se tiendra à Quito en 2028.

Sur les subventions, le texte final se contente d’« encourager » une accélération, « selon les circonstances nationales », après l’opposition de plusieurs pays. L’AFP relevait encore la veille de la clôture l’absence de position commune sur ce sujet. Quant au Fonds Cali, il reste quasi vide : moins de 9 000 dollars versés à la fin de la conférence, sans contribution d’aucune grande entreprise du secteur. Les lignes directrices climat-biodiversité, elles, sont renvoyées à de nouvelles négociations.

Faut-il en conclure que rien ne bouge ? Ce serait une erreur. Les entreprises n’attendent pas les COP pour subir la pression de la nature : elles la vivent déjà dans leurs approvisionnements, via la réglementation européenne sur la déforestation (RDUE), les attentes de leurs financeurs et les aléas qui frappent les filières agricoles. La Commission européenne a d’ailleurs abordé Erevan avec l’ambition de faire de cette COP celle de la preuve plutôt que des promesses. Et au final, les synergies entre conventions sont la preuve d’une action dans la continuité.

Concrètement, trois chantiers nous paraissent prioritaires pour les mois qui viennent. D’abord, cartographier l’exposition aux subventions et incitations susceptibles d’être réformées, filière par filière. Ensuite, pour les secteurs utilisateurs de ressources génétiques, évaluer le coût d’une contribution au Fonds Cali au regard du bénéfice réputationnel d’un certificat. Enfin, structurer dès maintenant des projets crédibles, associant petits producteurs, communautés et capitaux mixtes, afin d’être éligibles aux instruments annoncés à Erevan. Notre lecture de la COP30 au prisme des chaînes de valeur le montrait déjà : les entreprises qui avancent sans attendre l’unanimité diplomatique sont celles qui en tirent un avantage.

La COP d’Erevan n’a pas changé la donne d’un coup. Mais elle a fixé un cap commun, consolidé des outils et ouvert des fenêtres de financement. Pour les entreprises et les investisseurs, c’est suffisant pour agir.

Image par Magnific – libre de droits

Farid Baddache - Ksapa
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CEO and Co-Founder of Ksapa. Member of sustainability boards at major industrial groups and impact investment committees. Drawing on 25 years of experience working with multinationals, mid-size and small businesses across value chains, governments, and international organizations, Farid Baddache focuses on integrating human rights, climate, and ESG governance as drivers of business resilience and competitiveness. Author of several books on sustainability and responsible business. Connect on Bluesky @faridbaddache.bsky.social

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