Dyed Fibers

5 leviers systémiques pour faire avancer sur la circularité des fibres textiles

Le 27 janvier 2021, Ksapa a invité 3 intervenantes à partager leur point de vue sur la circularité dans l’industrie du textile. Au travers de ces échanges, Ksapa a identifié 5 leviers d’activation clés au profit du développement de l’économie circulaire dans l’industrie du textile, quoiqu’également applicables à d’autres secteurs.  

D’après la fondation Ellen MacArthur, faire de la circularité un principe systémique de son modèle d’affaires présente un vrai levier économique et social. A échelle mondiale, cela pourrait signifier des économies à hauteur de 200 milliards de dollars par an. Ce serait également une création de 700 000 emplois et une réduction des émissions de gaz à effet de serre de 25% d’ici à 2040. La crise pandémique a de plus démontré qu’une logique circulaire évite de dépendre démesurément de chaînes d’approvisionnement en matières premières hyper globalisées et donc d’être plus résilient face à l’interconnexion de crises climatique, sociale et digitale.

Malgré des avantages évidents, la mise en place d’une approche circulaire au sein d’une entreprise reste rare. A l’exception de marchés de niche ou d’initiatives spécifiques, le modèle circulaire n’est pas adopté assez largement.

1. L’acceptabilité pour le consommateur

Le choc pandémique aurait occasionné une chute de 30% des revenus annuels de l’industrie de la mode. La COVID a certainement mis en lumière la forte dépendance de cette industrie à une chaine de valeur fragmentée et opaque. Mais cela n’explique pas tout. La crise a également poussé les consommateurs à revoir leurs attentes vis-à-vis des marques et de leurs produits. Ils cherchent à concilier leurs achats avec leur mode de vie : circuit court, durabilité, seconde-main, éthique…

Ce sont autant d’attentes qui forcent les marques à remettre en question leur raison d’être. 23% des consommateurs attendent des marques qu’elles montrent l’exemple. 75% des consommateurs américains demandent même aux entreprises de pérenniser les initiatives lancées pendant la crise de la COVID.

Les marques d’habillement sont particulièrement surveillées sur l’application de leurs engagements responsables. L’usage des réseaux sociaux facilite la remontée d’alertes socio-environnementales qui peuvent découler de leurs activités. Bien calibré, ce pourrait être un formidable outil de dialogue inter-parties prenantes. Mais les réseaux sociaux œuvrent le plus souvent au détriment de la réputation de l’entreprise et de l’acceptabilité de ses activités.

2. La réglementation sur la circularité : favorable, mais timide

Fin 2020, les agences de protection des consommateurs ont lancé une investigation au Royaume Uni et en Norvège. L’objectif était d’identifier les comportements frauduleux en matière de communication sur la performance environnementale des produits proposés en ligne. A ce jour, plus de 500 sites web dans le domaine de l’habillement, les cosmétiques et l’alimentation ont été référencés. Le résultat : 4 sites sur 10 utilisent ces tactiques frauduleuses.

Ce que montre finalement cette étude est surprenant. Les marques préfèrent communiquer des intentions (certes louables) plutôt que de prendre des actions concrètes pour améliorer la performance durable de leurs produits. Cela indique également que même s’il existe des réglementations et initiatives qui encouragent la circularité et la durabilité des produits, elles ne sont pas assez contraignantes pour supposer un changement de modèle par l’entreprise.

Standards et certifications autour de la circularité des textiles
De nombreux standards autour de la circularité ont vu le jour ces dernières années

Face à ce manque, de plus en plus d’acteurs privés prennent les devants. Nombre de standards et certifications ont vu le jour ces dernières années. Cela concerne notamment le secteur du textile et de l’habillement. Les standards et les certifications touchent une variété de domaines. La provenance de la fibre, à l’usage de produits chimiques, les techniques de culture responsable, la circularité du produit, les conditions de travail… A titre d’exemple, Fashion Positive a analysé pas moins de 30 standards et certifications. L’organisation a publié des lignes directrices pour la généralisation des fibres circulaire à l’usage des industries de la mode et des textiles.

3. L’alignement autour des principes de circularité

Sasha Radovich est directrice de Fashion Positive. Son organisation collabore avec une variété d’acteurs pour développer une vision commune autour de l’utilisation des matériaux sûrs et circulaires dans la mode. Il y a deux ans, elle a regroupé les organismes de certifications et de standards du textile avec les marques. Ensemble, ils ont mené une réflexion autour du développement et de la circularité des fibres propres. Ceci a donné jour en août 2020 aux lignes directrices des matériaux circulaires.

Thématiques clés pour avancer sur la circularité des fibres dans l'industrie de la mode et du textile
Le guide s’articule autour de 4 thèmes clés pour catégoriser les fibres circulaires

Ce guide centralise toutes les normes et tous les standards existants. Il présente un tableau complet pour faire progresser et encourager l’économie circulaire dans le secteur de la mode. Il se concentre autour de 3 principes. Les fibres doivent être réfléchies pour être  durables, efficaces en ressources, non-toxiques, compostables et recyclables. Les matériaux doivent être choisis selon les options disponibles de recyclage en fin de vie. Enfin, il faut identifier les solutions existantes ainsi qu’accompagner les solutions futures dans une logique d’amélioration continue. A ce jour, le guide formalise des directives sur 4 thématiques. La matière première, la gestion de l’eau, l’usage des produits chimiques et les ressources énergétiques.

Le résultat est un guide qui fixe de grandes orientations et apporte de la clarté aux entreprises. Il se veut volontairement simple et accessible au plus grand nombre, sans limiter le champ d’action. L’approche est globale : sur toute la chaine de valeur et sur tout le cycle de vie de la fibre. Si le thème de la circularité des textiles prédomine, il s’agit également d’assurer un processus de fabrication sain et sûr (pour les consommateurs et pour les ouvriers). Tout ceci permettra les changements systémiques nécessaires à maintenir ces matières dans le système.

Cette initiative montre bien qu’il ne peut y avoir de circularité à grande échelle sans parler le même langage. Les acteurs doivent travailler ensemble pour comprendre quels sont leurs enjeux partagés de circularité. La collaboration est essentielle pour un changement systémique. Cela permettra de développer des initiatives à impact mesuré de façon objective, granulaire et comparable – dans une logique d’amélioration continue. De telles démarches requièrent cependant des financements conséquents au profit de la R&D.

4. Des investissements essentiels pour répondre à la taille du marché

Alante Capital est un fonds de capital-risque. Il investit dans les technologies innovantes et à échelle au profit de la transition du secteur textile. Les fondatrices, notamment Karla Mora, découvrent pendant leurs précédentes expériences l’impact du dérèglement climatique sur les acteurs de la mode. Leur stratégie est claire. Il faut investir dans des innovations et des outils développés dans une logique de circularité et qui impactent positivement la chaine de valeur de l’industrie.

Alante Capital identifie des technologies à fort potentiel, à la recherche de capital pour se développer. Ces technologies doivent pouvoir sur le moyen et long terme être mis à l’échelle. Le fonds ne recherche pas d’initiatives spécifiques pour un marché de niche. Il s’agit plutôt d’évaluer les technologies selon leur potentiel à s’intégrer de manière industrielle. Elles doivent pouvoir concurrencer les marchés sur le plan du coût et de la qualité.

Au-delà de la recherche de fonds, l’entreprise travaille avec des grandes marques pour comprendre leurs enjeux et leurs priorités. Cela leur permet d’investir dans des solutions dont elles ont urgemment besoin. En mettant en lien des marques avec de jeunes entreprises, le fonds est assuré d’investir dans les bonnes solutions technologiques.

En effet, les innovations ne manquent pas. Le modèle circulaire est vecteur de solution sur chacune des étapes de la fibre. Mango Materials développe par exemple de la fibre polyester biodégradable pour lutter contre la pollution des océans par la prolifération de microfibres. Lizee permet aux marques de s’adapter aux comportements des consommateurs grâce à des modèles de location circulaire.

Le développement de cet écosystème fluidifie les rapports entre offre et demande. Le but est d’accompagner l’industrie du textile vers des procédés et des technologies résilients aux enjeux climatiques et sociaux.

5. Une coalition pour mieux organiser l’offre et la demande

Satumaija Maki représente la Finnish & Textile Fashion, où elle coordonne les actions autour de circularité des textiles en Finlande. Cette organisation compte 200 entreprises membres. Son objectif est d’accompagner le développement l’industrie dans la région, notamment des attentes en matière de circularité.

D’ici au 1er janvier 2025, 6 pays dont la Finlande se sont engagés à mettre en place des systèmes de collecte séparés des textiles. La Finlande est déjà reconnue pour ses innovations en matière de circularité et de fibres écologiques innovantes. Mais les parties prenantes ne veulent pas s’arrêter là. L’organisation a réuni des chercheurs, acteurs économiques, autorités publiques et associations pour optimiser ce processus. L’idée est de partager de manière ouverte les limites actuelles du marché et saisir l’opportunité de réfléchir à des solutions concrètes à l’horizon 2025.

Le résultat de ces discussions est Telaketju. Ce réseau de coopération promeut le recyclage des textiles en fin de vie. Il développe la collecte, le tri et le traitement ultérieur des textiles. Il construit également des modèles commerciaux basés sur l’économie circulaire. On y compte les collecteurs et les transformateurs, ceux développant le prétraitement et le tri automatisé, les entreprises utilisant les produits finis, les centres de travail organisant le travail social, les usines de traitement des déchets, les organisations caritatives et les villes.

Cette coopération multisectorielle a de fait abouti à des solutions concrètes et commercialisées. Spinnova a développé une fibre provenant de matériaux issus du bois, tirant ainsi parti du capital naturel de la Finlande. Son tissage est inspiré des toiles d’araignées et se recycle indéfiniment sans perdre en qualité. Pure Waste développe quant à lui des produits exclusivement issus de matières recyclées.

Conclusion

Les exemples cités démontrent la collaboration et l’accès au financement sont essentiels pour développer et mettre à l’échelle des modèles commerciaux circulaires. Bien qu’elle soit souvent considérée à travers le prisme de la gestion de l’environnement et des ressources, la circularité doit également tenir compte de considérations sociales. Les droits de l’homme revêtent en effet une importance particulière pour l’industrie de la mode, qui est toujours aux prises avec la crise sociale mise en lumière par l’effondrement du Rana Plaza en 2013. Les transitions des entreprises ne peuvent être véritablement circulaires que si elles s’accompagnent d’un plan de relance juste et durable à l’égard des communautés vulnérables dans leurs chaînes d’approvisionnement.

Ksapa travaille régulièrement avec des entreprises et des investisseurs pour co-construire des solutions visant à accélérer ces transitions. À une époque où les clients, les régulateurs et les investisseurs sont confrontés à des demandes toujours plus nombreuses en termes de gestion des ressources pour des opérations mondiales et complexes, nos équipes sont prêtes à discuter plus avant de ces questions. Parmi les acteurs qui se sont joints à notre conversation sur des questions aussi sensibles que le lancement de fibres circulaires alors que nous traversons une période de bouleversements, on peut citer Amundi, Arup, ASOS, AXA, BASF, Bonsucro, Bouygues, Capgemini Invent, Chanel, Cornell University, Fashion That Cares, Free Assembly at Walmart, Gap, GE Power, the Laudes Foundation, L’Oréal, M&G Investments, Moth, Mulberry, l’OCDE, Primark, Puma, PVH Corp. , RSM France, The Walt Disney Company et Worn Again Technologies.


Sona est une consultante junior au sein de l'équipe de conseil de Ksapa.
Diplômée en développement international à Sciences Po Paris, elle a travaillé sur des modèles durables au sein de diverses industries. Précédemment basée à Kuala Lumpur, Sona a abordé les questions sociales et sociétales pour Total et le groupe Galeries Lafayette et a analysé la mise en œuvre du marché du carbone chinois depuis Pékin. Son expérience sur différents marchés l'a aidée à utiliser une approche globale dans la construction d'une performance durable.

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