La course vers la neutralité carbone s’accélère. Alors que les objectifs climatiques deviennent de plus en plus ambitieux, un défi majeur demeure souvent relégué au second plan. Garantir une justice sociale pour tous. En effet, les populations qui contribuent le moins aux émissions de gaz à effet de serre sont souvent celles qui subissent le plus durement les effets du changement climatique, mais aussi les conséquences involontaires de certaines politiques climatiques. Atteindre la neutralité carbone nécessitera donc des politiques capables d’intégrer pleinement les enjeux sociaux et de s’adapter aux réalités économiques et sociétales actuelles.
Les risques sociaux de la neutralité carbone
Les politiques climatiques sont indispensables pour limiter le réchauffement planétaire conformément aux objectifs de l’Accord de Paris de 2015. Les scientifiques indiquent aujourd’hui que l’objectif de 1,5°C est probablement hors d’atteinte. Mais les efforts doivent se poursuivre pour pouvoir maintenir le réchauffement aussi proche que possible de ce seuil et nettement en dessous de 2°C.
Transformer nos modèles économiques actuels vers davantage de durabilité implique des coûts économiques et sociaux. À court terme, les bénéfices et les coûts des politiques climatiques ne seront pas répartis équitablement entre les régions, les territoires et les catégories socio-économiques.
Le changement climatique affecte de manière disproportionnée les populations les plus vulnérables
Les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire inférieur ne sont responsables que de 17,4 % des émissions mondiales de CO₂, alors qu’elles représentent +50% de la population mondiale.
Malgré cette faible contribution, ils sont souvent davantage exposés aux effets du changement climatique en raison de multiples facteurs. Températures de base plus élevées, plus forte probabilité de périodes de sécheresses, dépendance accrue à des secteurs sensibles au climat (comme l’agriculture), ainsi que des capacités d’adaptation et de résilience plus limitées.
À l’inverse, les pays à revenu élevé abritent seulement 15 % de la population mondiale mais sont responsables d’environ 34 % des émissions mondiales.
Sans transition juste, les politiques climatiques risquent de reproduire ces inégalités
La recherche scientifique démontre qu’un large éventail d’impacts sociaux négatifs peut découler des politiques climatiques.
Impacts sociaux des politiques climatiques
| Hausse du coût de la vie | Certaines politiques de réduction des émissions visent à diminuer la consommation énergétique en augmentant son coût. Ces mesures affectent davantage les ménages modestes, qui consacrent déjà une part plus importante de leurs revenus aux dépenses énergétiques (chauffage, électricité, carburant et transport). Sans mesure d’accompagnement adaptée, ces politiques risquent d’aggraver les inégalités socio-économiques existantes. |
| Adoption de solutions bas-carbone | Les aides financières telles que les subventions aux véhicules électriques, aux panneaux solaires ou à la rénovation énergétique profitent souvent en premier lieu aux ménages les plus aisés, capables d’assumer les investissements initiaux nécessaires. Les ménages les plus modestes peuvent ainsi être exclus des bénéfices de ces dispositifs. |
| Retrait des industries émettrices | La fermeture progressive des industries à fortes émissions, notamment dans les secteurs du charbon, du pétrole ou des schistes bitumineux, affecte directement les communautés dont l’économie repose sur ces activités. Les pertes d’emplois pourraient toucher 34 000 personnes dans certaines régions et toucher en priorité les travailleurs occupant les emplois les moins qualifiés et les plus exposés. |
| Emploi | La transition vers une économie bas-carbone entraîne une transformation profonde du marché du travail et une réallocation progressive vers les « emplois verts ». En l’absence de mesures d’accompagnement adaptées, cette évolution peut accentuer les disparités régionales. Les territoires historiquement dépendants des énergies fossiles sont plus exposés aux pertes d’emplois et au déclin économique, tandis que les régions bénéficiant d’investissements verts et de capacités d’innovation plus importantes seront plus susceptibles de prospérer sous cette nouvelle ère. |
| Education et développement des compétences | La transition écologique modifie également les compétences recherchées sur le marché du travail. L’accès à la formation, à l’éducation et aux programmes de reconversion devient donc essentiel pour garantir une transition inclusive. Les travailleurs bénéficiant de ces opportunités seront mieux préparés pour s’adapter aux nouvelles exigences professionnelles. |
Intégrer les impacts sociaux dans la conception des politiques climatiques
Les constats précédents ne signifient en aucun cas qu’il faille ralentir ou abandonner l’action climatique. Ils soulignent au contraire la nécessité de concevoir des politiques climatiques prenant en compte les impacts sociaux. .
Les politiques climatiques devraient être accompagnées d’évaluations de leurs impacts sociaux et sur les droits humains potentiels. Elles doivent également intégrer les parties prenantes concernées et prévoir des mesures de soutien adaptées afin d’éviter que les coûts de la transition ne pèsent de manière disproportionnée sur certaines populations.
La transition juste : un cadre indispensable
Le concept de transition juste occupe aujourd’hui une place centrale dans les débats relatifs aux politiques climatiques.
L’Organisation internationale du travail définit la transition juste comme la démarche consistant à « verdir l’économie de manière aussi équitable et inclusive que possible pour toutes les personnes concernées, en créant des opportunités de travail décent et sans laisser personne de côté ».
Cette approche reconnaît que les bénéfices et les coûts de la transition ne sont pas répartis de manière uniforme. Chaque pays doit donc développer des solutions adaptées à son contexte social, économique et historique.
Les stratégies climatiques nationales et internationales intègrent progressivement les principes de transition juste. Ils figurent désormais dans environ 38 % des Contributions Déterminées au niveau National (CDN). Des efforts sont encore nécessaires pour traduire ces engagements en mesures concrètes adaptées aux besoins des communautés concernées.
Trois leviers pour intégrer les enjeux sociaux dans les politiques climatiques
1. Renforcer le suivi et l’évaluation des politiques climatiques
L’évaluation des politiques climatiques ne devrait pas se limiter à la mesure des réductions d’émissions. Elle devrait également examiner leurs impacts sociaux directs sur les populations concernées, notamment en matière de précarité énergétique, de sécurité d’emploi ou de disparités régionales.
Des études de cas menées en Serbie, au Costa Rica ou encore au Zimbabwe montrent l’intérêt d’associer analyses quantitatives et qualitatives afin de mieux comprendre les effets socio-économiques de la transition.
2. Mettre en place des mécanismes de compensation
De nombreuses mesures de compensation existent. Le « recyclage » des recettes fiscales constitue l’un des mécanismes les plus fréquemment utilisés. Les revenus générés par les taxes environnementales / carbone peuvent être redistribués aux ménages les plus vulnérables afin de compenser certains effets négatifs.
D’autres dispositifs sont également activables. On retrouve les allocations chômage pour les pertes d’emploi, les dispositifs de retraite anticipée, les aides ciblées ou encore des exemptions temporaires pour certaines catégories de population qui serait plus fortement impacté par une mesure climatique.
3. Placer les populations au cœur des solutions
L’implication des communautés est essentielle pour améliorer l’efficacité et l’acceptabilité des politiques climatiques. Elle permet de
a) mobiliser les connaissances locales,
b) renforcer la confiance envers les institutions
c) accroître la résilience des territoires.
Investir dans l’éducation, la formation, la santé, la protection sociale et le développement des compétences constitue également un levier majeur pour renforcer la capacité d’adaptation des populations.
- Aux Philippines, l’enseignement des compétences vertes et l’intégration des enjeux climatiques dans les programmes scolaires sont désormais obligatoires.
- Au Vietnam, la stratégie de neutralité carbone prévoit des programmes de développement des compétences destinés à préparer les travailleurs aux métiers verts, avec près d’un million d’emplois supplémentaires attendus d’ici 2040.
- En Jordanie, le programme Human Capital mobilise les mécanismes de protection sociale afin d’atténuer les effets de la transition sur les populations les plus vulnérables.
Conclusion
L’intégration des considérations sociales dans les ambitions climatiques doit devenir la norme et non l’exception.
La réussite de la transition écologique dépendra non seulement de notre capacité à réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais également de notre aptitude à garantir une répartition équitable de ses coûts et de ses bénéfices. Une politique climatique qui place les individus au cœur de son action sera plus résiliente et plus durable.
Les entreprises ont également un rôle majeur à jouer dans cette transformation. Ceci ce joue en effet à travers un engagement des parties prenantes, une évaluation robuste d’impacts sociaux, et l’élaboration de stratégies de transition juste. Ksapa accompagne ces organisations dans l’identification et l’anticipation de leurs risques sociaux et liés aux droits humains.
En intégrant les enjeux sociaux au cœur de leurs engagements climatiques, les entreprises peuvent renforcer l’impact positif de leur transition. Pour les travailleurs, les communautés, les consommateurs et la société dans son ensemble.
Dana est membre de l'équipe conseil en tant que Consultante Développement Durable. Elle renforce l'équipe sur les sujets de droits de l'homme, de durabilité, et de conformité ESG au sein des grandes multinationales et d'organisations internationales.
Passionnée par ces enjeux, Dana a précédemment travaillé sur des questions de durabilité et de société en Afrique, et pour un programme à impact sur l'accès à la santé dans les zones vulnérables. Diplômée d'un Master en commerce international à HEC Paris, Dana parle français, anglais et allemand.






