Engager enfants et populations vulnérables dans les projets droits humains : retours de terrain et protocoles ILO/UNICEF

Engager les enfants sans les exposer

Dans une évaluation d’impact sur les droits humains en zone agricole, la question revient presque toujours : faut-il interroger les enfants présents sur l’exploitation, ou peut-on s’en passer ? La tentation est grande d’aller vite et de poser la question directement. C’est précisément le réflexe que les protocoles internationaux invitent à freiner. Recueillir la parole d’enfants ou d’autres groupes vulnérables (travailleurs migrants, communautés isolées, personnes en situation de handicap) n’est jamais un simple ajustement méthodologique. C’est un acte qui engage la responsabilité de l’entreprise, du cabinet de conseil et des équipes de terrain, et qui peut, mal mené, faire plus de tort que de bien. Cet article propose un retour d’expérience sur l’engagement des populations vulnérables dans les missions de diligence raisonnable et d’évaluation d’impact sur les droits humains, à partir de deux référentiels qui structurent aujourd’hui la pratique : les lignes directrices éthiques de l’OIT pour la recherche sur le travail des enfants (2023) et la procédure de l’UNICEF sur les normes éthiques en matière de recherche, d’évaluation et de collecte de données (2021).

1. Pourquoi l’engagement direct des enfants change la donne

La première question à se poser n’est pas « comment interroger les enfants ? » mais « est-ce nécessaire de les interroger directement ? ». Les lignes directrices de l’OIT proposent un arbre de décision conçu précisément pour cela : avant toute collecte de données impliquant des enfants, l’équipe de recherche doit évaluer s’il est possible d’obtenir l’information autrement — analyse de données d’enquêtes existantes, dossiers de services sociaux, entretiens avec les prestataires de services ou les adultes encadrants. Ce n’est que lorsque ces alternatives sont insuffisantes que l’interview directe entre en jeu, et encore faut-il qu’une analyse des risques et bénéfices ait été conduite en amont, avec la possibilité explicite de renoncer à la recherche si le risque pour l’enfant ou pour l’enquêteur est jugé trop élevé.

Ce principe de « ne pas nuire » (do no harm) n’est pas une clause de style. Dans les filières où le travail des enfants reste une réalité documentée — cacao en Côte d’Ivoire et au Ghana, caoutchouc, mica, certaines chaînes du textile — Ksapa rappelle dans son guide pratique sur l’élimination du travail des enfants que les déterminants sont rarement uniformes : familles monoparentales portées par des femmes seules, travailleurs migrants confrontés à la barrière de la langue, communautés rurales isolées des politiques publiques. Interroger un enfant sur ces situations sans précaution revient à lui demander de mettre des mots sur une réalité souvent honteuse ou dangereuse pour sa famille, avec un risque réel de représailles ou de stigmatisation une fois l’équipe de terrain repartie.

C’est aussi une question de qualité de la donnée. Une question frontale du type « as-tu travaillé ? » produit fréquemment un déni ou une réponse convenue, en particulier quand l’enfant comprend que la réponse engage ses parents. La fiabilité de l’information dépend donc directement du soin apporté à la méthode — ce qui amène au second volet : que prescrivent concrètement les protocoles une fois la décision d’engager des enfants prise.

2. Ce que prescrivent concrètement les protocoles

Une fois établi que la collecte directe est nécessaire, les deux référentiels convergent sur un socle d’exigences opérationnelles.

Le consentement n’est jamais binaire. La procédure de l’UNICEF distingue l’assentiment de l’enfant — sa volonté propre de participer, exprimée dans des termes adaptés à son âge — du consentement informé, qui doit être obtenu séparément auprès d’un parent ou d’un adulte responsable. L’assentiment seul ne suffit jamais. Les deux doivent être obtenus, et le consentement reste renégociable : l’enfant peut se retirer à tout moment de la recherche, sans justification à fournir.

Le questionnement direct n’est pas toujours la bonne porte d’entrée. Lorsque les enfants ne peuvent être retirés de la situation à risque, les lignes directrices de l’OIT recommandent un questionnement indirect — interroger les connaissances, attitudes et perceptions plutôt que l’expérience vécue — ou le recours à des vignettes, des histoires mettant en scène des personnages fictifs, pour aborder un sujet sensible sans demander à l’enfant de s’exposer personnellement.

Le recrutement et la formation des équipes de terrain sont une ligne de défense à part entière. Les enquêteurs doivent être évalués sur leur aptitude à travailler avec des publics vulnérables et formés aux pratiques de protection de l’enfance. Ce point est souvent sous-estimé dans les appels d’offres : lorsqu’un interprète intervient, il doit lui aussi être formé aux objectifs du projet, aux principes de protection de l’enfance et à un langage adapté à l’âge des participants — un interprète non préparé peut, par une reformulation maladroite, transformer une question neutre en question intrusive.

La confidentialité dépasse le simple anonymat nominal. La procédure de l’UNICEF élargit la notion de confidentialité aux données dites « démographiquement identifiantes » : dans une petite communauté agricole, croiser l’âge, le genre, l’origine ethnique et le hameau d’habitation peut suffire à identifier une personne même sans citer son nom. C’est un point directement opérationnel pour les évaluations menées dans des zones à faible densité de population, où l’anonymisation classique ne suffit pas.

Les voies de signalement doivent exister avant le terrain, pas après. Les équipes doivent connaître leurs obligations légales de signalement aux autorités en cas de maltraitance, et disposer d’un mécanisme de référencement réaliste pour le contexte local. Si un enfant révèle un préjudice pendant l’entretien, la priorité va à l’obtention de son consentement informé pour transmettre l’information à un professionnel compétent ; en cas de refus, l’enquêteur se réfère à un point focal désigné pour trancher selon l’intérêt supérieur de l’enfant.

Ces exigences ne sont pas propres au champ académique. Les Principes relatifs aux droits de l’enfant et aux entreprises, élaborés conjointement par l’UNICEF, le Pacte mondial des Nations Unies et Save the Children, rattachent explicitement ces obligations à la responsabilité de l’entreprise de respecter les droits humains telle que définie par les Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme. Autrement dit : un cabinet de conseil qui mène une évaluation d’impact pour un acheteur de matières premières agit dans le même cadre normatif qu’une agence de recherche académique, avec les mêmes obligations de vigilance.

3. Ce que le terrain apprend que les protocoles ne disent pas toujours

Les lignes directrices fixent un cadre, mais l’expérience de terrain révèle trois leçons qui en conditionnent l’application réelle.

La confiance se construit avant l’entretien, pas pendant. Les retours documentés dans les lignes directrices de l’OIT montrent que des enquêteurs vivant dans la communauté, prenant le temps de jouer avec les enfants avant toute question, obtiennent un taux d’acceptation des familles bien supérieur à celui d’équipes qui arrivent, interrogent et repartent. L’assurance de confidentialité donnée aux parents compte souvent davantage que celle donnée à l’enfant lui-même, en particulier dans les contextes où les normes culturelles encadrent étroitement qui peut s’adresser directement à un mineur. Ksapa fait un constat similaire dans ses cinq clés pour l’engagement local des parties prenantes : la qualité d’une relation avec une communauté se construit dans la durée et conditionne directement l’accès à une « licence sociale » pour mener l’enquête, bien avant la première question posée.

Le séquencement de l’engagement n’est pas négociable. Ksapa rappelle, dans son analyse du devoir de vigilance, que les phases de planification, de mise en œuvre et de suivi appellent des modalités d’engagement différentes : identifier les parties prenantes et les risques en amont, co-construire les mesures d’atténuation pendant la mise en œuvre, puis associer les populations concernées à l’évaluation de l’efficacité des mesures correctrices. Traiter l’engagement des enfants comme une étape ponctuelle de collecte de données, déconnectée de ce cycle, revient à recréer le risque que les protocoles cherchent à éviter : poser des questions sensibles sans disposer ensuite des moyens de répondre à ce qui a été révélé. Le guide de l’IFC sur l’engagement des parties prenantes souligne le même point pour les projets de développement communautaire : l’engagement continu coûte structurellement moins cher que la gestion réactive d’une crise née d’un engagement mal préparé.

La technologie aide, mais ne remplace pas la médiation humaine. Les outils numériques (questionnaires courts sur smartphone, plateformes de signalement anonymisées permis par des platefirmes comme Sutti) permettent de collecter des données à plus grande échelle et de donner aux populations un canal pour signaler elles-mêmes une préoccupation, comme le détaille Ksapa dans son analyse des technologies contre le travail des enfants. Mais ces outils ne suppriment ni le besoin d’un consentement explicite et compréhensible par l’enfant, ni celui d’une équipe formée pour réagir à une révélation imprévue. La technologie élargit la portée de l’engagement ; elle ne dispense jamais de la vigilance éthique qui doit l’encadrer.

En guise de conclusion opérationnelle

Pour une équipe qui prépare une mission impliquant des enfants ou d’autres groupes vulnérables, trois réflexes résument l’essentiel de ces retours d’expérience : se demander d’abord si la collecte directe est réellement nécessaire ; documenter, avant le terrain, le consentement, la formation des interprètes et les voies de signalement ; et traiter l’engagement comme un processus continu plutôt que comme une étape isolée de collecte de données. Ce sont des exigences de méthode, mais elles sont aussi, très concrètement, ce qui distingue une évaluation d’impact crédible d’un exercice de conformité qui s’effondre à la première vérification de terrain.

Farid Baddache - Ksapa
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CEO and Co-Founder of Ksapa. Member of sustainability boards at major industrial groups and impact investment committees. Drawing on 25 years of experience working with multinationals, mid-size and small businesses across value chains, governments, and international organizations, Farid Baddache focuses on integrating human rights, climate, and ESG governance as drivers of business resilience and competitiveness. Author of several books on sustainability and responsible business. Connect on Bluesky @faridbaddache.bsky.social

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