La décarbonation de l’économie mondiale s’accélère à un rythme que peu d’entreprises avaient anticipé. Les capacités solaires et éoliennes battent des records. Les constructeurs automobiles électrifient leurs gammes à marche forcée. Des secteurs entiers — acier, ciment, chimie — sont sous pression croissante pour transformer leurs modèles industriels. Pourtant, dans la course aux objectifs net-zéro, une crise silencieuse se déroule en parallèle : les travailleurs, les communautés rurales et les petits producteurs agricoles intégrés dans les filières en transition absorbent des coûts qu’ils n’ont pas créés. Le rapport de l’OCDE publié en mai 2026, Responsible Business Conduct for a Just Transition: Protecting Workers, Communities and Consumers in the Low-Carbon Transition, place cette contradiction au cœur de son propos. Le constat est sans équivoque : la transition énergétique génère de vraies opportunités d’innovation, de compétitivité et d’emplois décents — mais si sa dimension sociale est mal gérée, elle risque de saper le rythme même de la décarbonation. Chez Ksapa, c’est un diagnostic que vingt-cinq ans de travail de terrain dans les chaînes d’approvisionnement d’Afrique de l’Ouest, d’Asie du Sud-Est et d’Amérique latine nous ont permis de forger. La transition verte n’est pas automatiquement une transition juste. Y parvenir exige une conduite d’entreprise délibérée, une diligence raisonnée rigoureuse et des systèmes de mesure crédibles — pas des déclarations d’intention.
Pourquoi le « juste » n’est pas optionnel
Le rapport de l’OCDE ancre ses recommandations dans l’architecture existante de la conduite responsable des affaires (CRA) : les Principes directeurs de l’OCDE à l’intention des entreprises multinationales, les Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme (UNGP), et les normes du travail de l’OIT. Ce positionnement est significatif : il signifie que la gestion des impacts sociaux de la décarbonation n’est pas un supplément philanthropique — c’est l’expression d’obligations de vigilance qui s’appliquent déjà à toute entreprise opérant dans des chaînes de valeur mondiales.
Ce que le rapport apporte, c’est une lecture sectorielle précise. La transition bas-carbone crée trois catégories distinctes de risques sociaux que les entreprises doivent adresser activement.
Le premier est la disruption des emplois. Des mineurs dans les bassins houillers d’Europe centrale, des saigneurs de caoutchouc dont les coopératives sont restructurées sous l’effet de l’évolution des débouchés, des opérateurs de chaînes d’assemblage automobile confrontés à la reconversion rapide de leurs usines — tous font face à des transitions rarement fluides. Le rapport de l’OCDE demande aux entreprises d’intégrer la planification d’une transition juste dans leurs stratégies climatiques, avec une consultation réelle des salariés et de leurs représentants, un accès à la reconversion professionnelle, et des calendriers transparents.
Le deuxième est l’impact sur les communautés. La transition énergétique accélère la demande en minéraux critiques — lithium, cobalt, nickel — extraits principalement dans des communautés du Sud global qui ont historiquement supporté le poids des industries extractives sans en partager équitablement les bénéfices. Le rapport appelle à un engagement communautaire renforcé, à des évaluations d’impact territorialisées et à des mécanismes de réclamation accessibles aux populations concernées.
Le troisième est l’équité pour les consommateurs. À mesure que les coûts de l’énergie évoluent et que les primes vertes s’incorporent dans les prix, la transition risque de devenir régressive — faisant peser des charges disproportionnées sur les ménages à revenus modestes et les consommateurs des marchés émergents. Les entreprises, soutient le rapport, doivent intégrer les enjeux d’accessibilité et de non-discrimination dans leurs plans de transition.
L’implication pratique est limpide : une entreprise qui atteint ses objectifs Scope 1 et 2 tout en précarisant sa main-d’œuvre ou en déstabilisant les communautés qui dépendent d’elle n’a pas accompli sa transition. Elle n’a fait que déplacer le préjudice.
Les chaînes d’approvisionnement : la frontière sociale invisible
L’une des dimensions les plus déterminantes — et les plus sous-estimées — du défi de la transition juste ne réside pas dans les opérations directes des entreprises, mais au cœur de leurs chaînes d’approvisionnement. C’est là que Ksapa a concentré l’essentiel de son travail au cours de la dernière décennie.
Dans le secteur du caoutchouc naturel, Ksapa accompagne des fabricants de pneumatiques et des négociants pour mettre en œuvre des référentiels d’approvisionnement responsable qui dépassent les seuls engagements anti-déforestation. Notre travail avec les acteurs du programme CASCADE et nos déploiements en Asie du Sud-Est et en Afrique de l’Ouest révèlent systématiquement le même écart structurel : les petits producteurs et les travailleurs contractuels en bas de chaîne sont parmi les acteurs les plus économiquement vulnérables du système — et les derniers à être consultés lorsque des décisions de transition se prennent en amont.
Lorsqu’un fabricant de pneumatiques s’engage à s’approvisionner en caoutchouc zéro-déforestation d’ici 2030, les ondes de choc atteignent des villages de Côte d’Ivoire ou de Thaïlande où des familles d’agriculteurs dépendent de pratiques culturales vieilles de plusieurs décennies. La transition leur demande d’adopter de nouvelles techniques, d’accepter de nouveaux référentiels de certification et d’absorber les coûts de mise en conformité — souvent sans accès au soutien technique ou au financement nécessaires. Bien menée, cette démarche crée de la valeur partagée et renforce la résilience des filières. Mal menée, elle génère des tensions sociales qui remontent tôt ou tard sous forme de ruptures d’approvisionnement, d’incidents réputationnels, ou d’expositions juridiques au titre du Règlement européen sur la déforestation (EUDR) ou de la directive CSDD.
C’est pourquoi Ksapa a développé la plateforme SUTTI — un outil numérique conçu pour délivrer à grande échelle des formations structurées, des dispositifs d’engagement et des mécanismes de réclamation auprès des travailleurs et des petits producteurs trop souvent invisibles dans les systèmes de diligence raisonnée. Dans les filières du caoutchouc, du cacao et du textile, SUTTI génère des données vérifiées sur les conditions de travail, les niveaux de revenus et l’appropriation des formations — des données que les entreprises peuvent mobiliser pour démontrer une performance sociale réelle, pas seulement un engagement aspirationnel. C’est, en substance, l’infrastructure de mesure et de vérification que le rapport de l’OCDE appelle implicitement de ses vœux lorsqu’il demande aux entreprises d’opérationnaliser leurs recommandations CRA avec rigueur.
Dans la filière cacao, Ksapa développe le véhicule de finance mixte IREN AGRI avec des partenaires comme Société Générale, précisément pour acheminer des financements de transition vers les petits producteurs. La logique est directe : si les entreprises attendent des agriculteurs qu’ils adoptent des pratiques climatiquement responsables, elles doivent aussi contribuer à dérisquer l’investissement nécessaire. La finance mixte — structurée pour absorber le risque de première perte via des institutions de financement du développement — peut débloquer des capitaux commerciaux à une échelle que les subventions seules ne peuvent atteindre. C’est l’architecture financière d’une transition juste rendue opérationnelle.
Du cadre à la pratique : ce que les entreprises doivent vraiment faire
Le rapport de l’OCDE fournit un cadre. Mais les cadres n’ont de valeur que s’ils changent les comportements. Sur la base de l’expérience de Ksapa aux côtés d’entreprises dans les secteurs de la mobilité, du luxe, de l’agroalimentaire et des infrastructures, trois impératifs opérationnels distinguent les entreprises qui intègrent réellement les principes de transition juste de celles qui en gèrent l’apparence.
Le premier est d’étendre la vigilance aux risques sociaux de la transition. La France a été pionnière en 2017 avec la loi sur le devoir de vigilance, qui impose aux grandes entreprises d’identifier et de prévenir les risques graves pour les droits humains et l’environnement dans leurs chaînes de valeur. Ce modèle a depuis inspiré toute l’architecture réglementaire européenne : la directive CSDD (CS3D), dont la transposition en droit national est attendue d’ici 2026-2027, généralise cette obligation à l’ensemble des grandes entreprises européennes. Le règlement EUDR, applicable depuis fin 2024, ajoute une couche de traçabilité contraignante pour les matières premières agricoles à risque. La France, à travers ses entreprises multinationales et son cadre législatif, se retrouve ainsi à l’avant-garde d’un mouvement réglementaire mondial — mais aussi face à l’obligation concrète d’opérationnaliser ces textes dans des filières complexes, souvent situées à des milliers de kilomètres. L’expérience de Ksapa dans l’accompagnement de groupes soumis au devoir de vigilance est constante : la dimension sociale du risque de transition est systématiquement sous-estimée dans les évaluations ESG conventionnelles.
Le deuxième est de rendre l’engagement parties prenantes réellement substantiel. Les lignes directrices de l’OCDE appellent à une consultation significative — mais dans les faits, beaucoup d’entreprises conduisent des démarches d’engagement essentiellement informatives et trop tardives. Un engagement authentique intervient avant que les décisions soient prises, avec des acteurs disposant d’un réel pouvoir d’influer sur les résultats, et via des canaux accessibles aux populations peu alphabétisées ou faiblement connectées. Le travail de Ksapa sur les filières agricoles illustre concrètement ce que cela signifie : remonter depuis le récolteur et le producteur pour comprendre ce qu’une transition d’approvisionnement responsable exige réellement, plutôt que de descendre depuis une politique achats cherchant une validation ex-post.
Le troisième est d’arrimer la finance de transition à des résultats sociaux vérifiés. À mesure que l’architecture de la finance mixte pour la transition juste se structure — obligations de transition, prêts indexés sur la durabilité, financement du développement à base de résultats — la question de ce qui constitue une performance sociale réelle devient cruciale. La taxonomie verte européenne intègre désormais des garde-fous sociaux minimaux (les « minimum social safeguards »), et les acteurs de la finance à impact sont de plus en plus en demande de données granulaires. Le travail de Ksapa pour développer un cadre de mesure et de reporting basé sur SUTTI pour les facilités de crédit dans les chaînes d’approvisionnement répond directement à ce besoin : le capital d’impact requiert des données d’impact, et ces données doivent être générées au niveau du travailleur et du producteur — pas seulement au niveau du rapport annuel de l’entreprise.
Les enjeux sont élevés — et les opportunités aussi
Le rapport de l’OCDE paraît dans un contexte où la contestation des cadres ESG crée une incertitude réelle pour les équipes développement durable des grandes entreprises. Aux États-Unis, plusieurs grands groupes ont rétropédalé sur leurs engagements climatiques sous pression politique. En Europe, le calendrier de transposition de la directive CSDD fait l’objet de débats et certaines dispositions sont en cours d’ajustement. Il serait tentant, dans ce contexte, de traiter la transition juste comme un investissement discrétionnaire — quelque chose à faire quand les conditions sont favorables.
Ce serait une erreur stratégique. Les risques sociaux mal gérés ne disparaissent pas parce qu’ils sont déprioritisés — ils s’accumulent. Les communautés, les travailleurs et les producteurs qui ne sont pas accompagnés dans une transition juste ne l’acceptent pas silencieusement. Ils génèrent des ruptures d’approvisionnement, des réponses réglementaires, des crises réputationnelles et, in fine, une opposition sociale à l’agenda même de la décarbonation que les entreprises tentent de porter. Le rapport de l’OCDE a raison : des impacts sociaux mal gérés peuvent compromettre le rythme de la transition elle-même. Ce n’est pas un argument moral, même si l’argument moral est lui aussi solide. C’est un argument de continuité d’activité.
Chez Ksapa, nous sommes convaincus que les entreprises qui traverseront avec succès la décennie à venir seront celles qui traitent la transition juste non comme une obligation de conformité, mais comme un avantage concurrentiel. La démonstration d’une capacité opérationnelle à gérer des transitions complexes, multi-parties prenantes, à l’échelle mondiale. Les outils existent. Les cadres existent. Ce qu’il faut maintenant, c’est la volonté de les mobiliser avec la rigueur que le moment exige.
CEO and Co-Founder of Ksapa. Member of sustainability boards at major industrial groups and impact investment committees. Drawing on 25 years of experience working with multinationals, mid-size and small businesses across value chains, governments, and international organizations, Farid Baddache focuses on integrating human rights, climate, and ESG governance as drivers of business resilience and competitiveness. Author of several books on sustainability and responsible business. Connect on Bluesky @faridbaddache.bsky.social






