El Niño fragilise caoutchouc, cacao et coco. Ksapa déploie SUTTI pour sécuriser ces filières critiques face aux chocs multiples.

Filières agricoles: El Niño aggrave la crise

Au Sri Lanka, notre client Michelin a lancé un sondage auprès des fermiers appuyés par le programme SUTTI de Ksapa, pour évaluer l’ampleur des effets d’El Niño sur les plantations d’hévéa. Les premiers retours des producteurs interrogés décrivent une défoliation des arbres et un arrêt de la production de latex. Ce signal de terrain n’est pas isolé : il s’inscrit dans un contexte où le caoutchouc, le cacao et la noix de coco traversent simultanément des chocs réglementaires, économiques et climatiques. Le report de l’application du règlement européen anti-déforestation, l’envolée des prix du caoutchouc en Inde, l’effondrement du prix garanti du cacao ivoirien et la fragilité du financement de la filière coco philippine dessinent un paysage de vulnérabilités croisées. Face à cette accumulation de variables géopolitiques, environnementales et sociales, les approches de renforcement des capacités et de sécurisation numérique des chaînes d’approvisionnement, à l’image du modèle SUTTI, apparaissent comme une réponse structurante plutôt que ponctuelle.

Un signal d’alerte concret : El Niño frappe l’hévéaculture sri-lankaise

Le programme SUTTI déployé par Ksapa au Sri Lanka accompagne les petits planteurs d’hévéa dans l’amélioration de leurs pratiques agricoles et l’accès à des outils numériques de suivi. C’est ce dispositif de terrain, construit autour du projet RIVER et de sa coalition multi-acteurs, qui a permis à Michelin de lancer rapidement une enquête directe auprès des fermiers accompagnés pour évaluer l’impact d’El Niño sur leurs parcelles. Les remontées de terrain, encore préliminaires, pointent vers deux phénomènes convergents : une perte de feuillage sur les hévéas et un ralentissement, voire un arrêt, de la production de latex chez une partie des exploitants ayant répondu au sondage.

Ce constat de terrain fait écho aux alertes climatiques internationales. L’Organisation météorologique mondiale a identifié un épisode El Niño appelé à s’intensifier, avec des risques accrus d’événements météorologiques extrêmes dans plusieurs régions productrices de matières premières agricoles. Pour l’hévéaculture, un arbre qui perd ses feuilles de manière précoce ou prolongée voit sa capacité photosynthétique réduite, ce qui affecte directement la production de latex dans les mois qui suivent le stress hydrique ou thermique. Ce type de choc n’est pas propre au Sri Lanka : il s’inscrit dans une dynamique plus large de fragilisation des écosystèmes de plantation, un phénomène que Ksapa documente de longue date dans ses travaux de conception de chaînes d’approvisionnement agricoles plus résilientes.

L’intérêt de disposer d’un programme de type SUTTI déjà actif sur le terrain, comme cela a été le cas en parallèle en Indonésie avec Michelin et du Groupe Volkswagen dans le cadre du projet CASCADE, c’est précisément la capacité à mobiliser un canal direct avec les producteurs pour objectiver un impact climatique en temps quasi réel, plutôt que de le découvrir a posteriori via les statistiques de production. Les enseignements tirés du programme mené conjointement avec le Groupe Volkswagen et Michelin en Indonésie, dont les impacts qualitatifs ont été documentés par Ksapa, montrent qu’un dispositif de formation et de suivi digital permet aussi de mieux qualifier, sur le terrain, l’ampleur réelle des aléas climatiques auxquels les producteurs font face — une donnée précieuse au moment où El Niño commence à peser sur les rendements.

Des filières déjà sous tension avant même El Niño

Le choc climatique sri-lankais ne survient pas dans un vide économique et réglementaire. Trois filières stratégiques pour l’industrie mondiale — caoutchouc, cacao, coco — abordent cette nouvelle saison climatique dans un état de fragilité préexistante, ce qui amplifie mécaniquement les conséquences d’un aléa météorologique supplémentaire.

Le caoutchouc, d’abord, est marqué par deux évolutions parallèles. Sur le plan réglementaire, le Conseil de l’Union européenne a confirmé un nouveau report de l’application du règlement européen sur la déforestation (EUDR), désormais fixée au 30 décembre 2026 pour les grands opérateurs, avec une clause de simplification supplémentaire pour les petites structures jusqu’à mi-2027. Ce report, analysé par Ksapa dans ses publications sur le sujet, notamment sur les tensions entre entreprises autour du calendrier réglementaire et sur ce que la trajectoire post-Omnibus signifie pour l’agenda ESG, maintient une incertitude persistante pour les filières caoutchouc, cacao et bois qui avaient déjà investi dans leur mise en conformité. Sur le plan des prix, le marché indien du caoutchouc a connu une flambée marquée : selon les données de marché publiées début septembre 2026, le caoutchouc naturel RSS3 importé en Inde a vu son prix progresser de 33,5 % sur un an, une hausse directement liée au déficit de production observé en Indonésie et en Thaïlande, deux des principaux bassins de production mondiaux confrontés à un vieillissement de leurs plantations et à des perturbations climatiques répétées.

Le cacao ivoirien, de son côté, vit un choc d’une nature différente mais tout aussi structurant. Le 1er septembre 2026 à Abidjan, à l’occasion du lancement de la campagne café-cacao, le gouvernement ivoirien a confirmé le maintien du prix minimum garanti bord champ du cacao à 1 200 FCFA le kilogramme pour la campagne 2026-2027, contre 2 800 FCFA au lancement de la campagne précédente. Cette division par plus de deux du prix garanti aux producteurs traduit l’effondrement des cours mondiaux du cacao depuis la fin de l’année 2025, après des sommets historiques atteints quelques mois plus tôt. Pour les producteurs ivoiriens, dont les revenus avaient fortement progressé lors de la campagne précédente, ce retournement brutal des cours représente un choc de revenu direct, dans une filière que Ksapa décrit de longue date comme confrontée à des défis structurels environnementaux, sociaux et économiques imbriqués dans son analyse dédiée au cacao durable.

La noix de coco philippine, enfin, présente un profil plus contrasté. Sur le plan commercial, la dynamique est très positive : les exportations de produits à base de coco ont progressé de 34 % en 2025 pour atteindre 3,6 milliards de dollars, selon les chiffres du département philippin du Commerce et de l’Industrie relayés par la presse économique locale, portées par la demande mondiale croissante pour les produits de santé et de bien-être à base de coco. Mais cette embellie commerciale masque une fragilité structurelle en amont : la Philippine Coconut Authority réclame le contrôle intégral du fonds coco levy pour accélérer les programmes de replantation, jugés aujourd’hui sous-financés au regard de l’ampleur du vieillissement des cocotiers, un constat que Ksapa a documenté sur le terrain lors du World Coconut Congress de Manille dans son analyse consacrée à la transformation des filières coco par l’impact. Il faut noter une particularité réglementaire importante : contrairement au caoutchouc et au cacao, la noix de coco échappe au périmètre de l’EUDR, qui couvre exclusivement le bétail, le cacao, le café, l’huile de palme, le caoutchouc, le soja et le bois. La filière coco échappe donc à cette pression de conformité spécifique, mais reste pleinement exposée aux risques climatiques et à la question du financement de sa régénération, comme le rappelle Ksapa dans son analyse plus large sur la transformation de la chaîne de valeur mondiale de la noix de coco.

Répondre à l’accumulation des risques : le modèle SUTTI comme réponse à l’échelle

Face à cette superposition de chocs — climatique avec El Niño, réglementaire avec le calendrier mouvant de l’EUDR, économique avec la volatilité des prix du caoutchouc et du cacao, et structurel avec le sous-investissement dans la régénération des plantations de coco — une réponse ponctuelle ou filière par filière atteint rapidement ses limites. C’est précisément la logique que porte le modèle de programme à la SUTTI développé par Ksapa depuis plusieurs années à l’échelle du Sri Lanka, de l’Indonésie et d’autres géographies.

Le principe de SUTTI consiste à combiner formation de terrain et plateforme digitale pour renforcer simultanément trois dimensions : les capacités techniques des producteurs, leur accès à l’investissement, et la visibilité en temps réel des acteurs industriels sur l’état de leurs chaînes d’approvisionnement. Cette approche hybride permet de dépasser le simple audit ponctuel pour installer un canal permanent entre l’entreprise acheteuse et les producteurs du premier kilomètre, en s’appuyant sur une lecture fine des vulnérabilités propres à chaque géographie, telle que celle que Ksapa développe dans ses travaux de cartographie des risques pays en sourcing global. C’est avec ce type de canal qu’il est possible de lancer un sondage sur les effets d’El Niño directement auprès de fermiers par exemple sri-lankais accompagnés, sans attendre les remontées tardives et agrégées des statistiques nationales de production.

Cette capacité de monitoring en temps réel prend une importance particulière dans un contexte où, comme le souligne Ksapa dans son analyse du commerce mondial et des choix stratégiques à l’heure des nouvelles exigences réglementaires (EUDR, CSRD, CSDDD), la traçabilité n’est plus un simple coût de conformité mais devient la matière première d’une stratégie d’approvisionnement résiliente. Un programme qui, comme SUTTI, collecte des données comportementales et opérationnelles sur des populations de petits producteurs habituellement invisibles aux systèmes d’audit traditionnels, transforme un risque potentiellement subi — une vague de chaleur, une chute des cours, un retard réglementaire — en signal exploitable pour ajuster rapidement les plans d’accompagnement.

Le déploiement à l’échelle suppose également de mobiliser des instruments financiers adaptés aux besoins réels des petits exploitants, souvent très en-deçà des montants mobilisés par la finance climatique internationale. Ksapa insiste sur ce point dans ses travaux sur la finance à impact appliquée aux chaînes agricoles, qui soulignent la nécessité de bâtir des ponts entre les capitaux disponibles pour la transition climatique et les besoins d’investissement, souvent modestes à l’échelle individuelle, des producteurs du premier kilomètre. C’est cette même logique de diversification des revenus et de renforcement de la résilience agronomique qui a permis, dans le programme mené avec Michelin et le Groupe Volkswagen en Indonésie, d’accompagner les producteurs sur trois piliers complémentaires : la productivité du caoutchouc, la diversification des sources de revenus, et la sensibilisation aux droits sociaux et humains.

Pour le caoutchouc sri-lankais comme pour le cacao ivoirien ou la noix de coco philippine, la leçon commune est similaire : les chocs climatiques comme El Niño ne se traitent pas isolément des chocs de prix, des évolutions réglementaires ou des retards d’investissement en replantation. Un programme conçu pour sécuriser une filière stratégique doit pouvoir combiner ces trois fonctions — renforcement des capacités techniques, mobilisation de l’investissement, et monitoring digital continu — sous une même plateforme opérationnelle. C’est ce que le modèle SUTTI cherche à démontrer, filière après filière, comme une réponse structurante à la multiplication des variables géopolitiques, environnementales, démographiques et sociales qui pèsent aujourd’hui sur la sécurisation des chaînes d’approvisionnement stratégiques mondiales.

Concrètement, la valeur ajoutée d’un tel dispositif se mesure à trois niveaux distincts pour les entreprises acheteuses.

  1. D’abord, un niveau de détection précoce : disposer d’un canal direct avec les producteurs permet d’identifier un choc climatique, comme la défoliation observée au Sri Lanka, plusieurs mois avant qu’il ne se traduise dans les volumes livrés ou dans les statistiques agrégées de production nationale.
  2. Ensuite, un niveau d’action correctrice : les enseignements tirés du terrain permettent d’ajuster les programmes de formation en cours de saison — par exemple en réorientant les modules vers des pratiques de gestion hydrique ou de protection du couvert végétal plutôt que vers la seule optimisation des rendements.
  3. Enfin, un niveau de preuve réglementaire : dans un contexte où l’EUDR, la CSRD et la CSDDD imposent une diligence raisonnable documentée sur l’origine et les conditions de production des matières premières, disposer de données de terrain vérifiables, actualisées et géolocalisées constitue un atout de conformité qui dépasse la seule gestion de crise climatique.

Cette approche ne dispense évidemment pas les filières agricoles de traiter les causes structurelles de leur fragilité — vieillissement des plantations, sous-investissement chronique dans la replantation, volatilité des prix mondiaux ou incertitude réglementaire persistante. Mais elle offre aux entreprises acheteuses, aux investisseurs et aux producteurs eux-mêmes un langage commun et des données partagées pour anticiper collectivement les prochains épisodes climatiques extrêmes, plutôt que de les subir chacun de leur côté.

Farid Baddache - Ksapa
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CEO and Co-Founder of Ksapa. Member of sustainability boards at major industrial groups and impact investment committees. Drawing on 25 years of experience working with multinationals, mid-size and small businesses across value chains, governments, and international organizations, Farid Baddache focuses on integrating human rights, climate, and ESG governance as drivers of business resilience and competitiveness. Author of several books on sustainability and responsible business. Connect on Bluesky @faridbaddache.bsky.social

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