Le 2 novembre 2026, Berne accueillait le 3e Forum suisse « Entreprises et droits de l’homme », l’année où les Principes directeurs de l’OCDE fêtent leurs 50 ans et les Principes directeurs de l’ONU leurs 15 ans. Le programme couvrait l’intelligence artificielle, la finance, la transition juste et le rôle des conseils d’administration. Les échanges se sont tenus sous la règle de Chatham House : nous en restituons la substance sans citer ni attribuer aucun propos à un intervenant ou à une organisation. Un fil rouge s’est imposé, de l’huile de palme à l’IA : les principes ne manquent pas, ce sont les moyens de les faire appliquer qui font défaut. Ce billet prolonge notre compte rendu d’un précédent forum au Conseil de l’Europe et nos réflexions sur l’adoption des outils digitaux par les petits producteurs comme exemple de ce qu’il faut appliquer pour mettre des standards en pratique.
Huile de palme : trente ans de standards, les mêmes débats
Les messages d’ouverture ont posé un cadre clair. La diligence raisonnable fait partie intégrante de l’activité économique : elle est complexe, mais elle sert l’intérêt même des entreprises. Les accords de libre-échange ont été présentés comme un levier pour privilégier des relations de coopération avec des partenaires comme l’Inde, la Thaïlande, le Vietnam, la Malaisie ou la Chine.
La Suisse dispose d’un instrument que peu de pays connaissent : la votation. L’accord de partenariat économique avec l’Indonésie, assorti de conditions de durabilité sur l’huile de palme, n’est entré en vigueur qu’après son approbation par le peuple suisse en mars 2021. L’accord AELE-Malaisie, validé par le Parlement en juin 2026, devrait lui aussi être soumis au vote populaire, avec la déforestation et le travail forcé au cœur du débat. Il a par ailleurs été avancé que la Suisse se distinguerait en intégrant explicitement la notion de travail forcé dans un accord de libre-échange.
Un argument a particulièrement retenu notre attention. Le petit producteur fait comme il peut, sur une culture que les Européens ont eux-mêmes implantée pendant la colonisation. Rien n’est blanc ou noir, et c’est par le dialogue que l’on aligne les pratiques sur les attentes, plutôt qu’en rompant les relations économiques.
Nous partageons ce refus du désengagement. Comme nous l’avons montré à propos des interdictions d’importation liées au travail forcé, se retirer peut aggraver la situation des travailleurs que l’on prétend protéger. Mais le dialogue seul ne suffit pas non plus.
J’ai mis les pieds pour la première fois dans une plantation de palmiers à huile en 1998. Les problèmes et les débats étaient exactement ceux évoqués à Berne en 2026 : déforestation, travail forcé, besoin d’emplois locaux. Près de trente ans plus tard, ils n’ont pas disparu, ils ont changé d’échelle. Force est de constater que les standards construits depuis trois décennies n’ont pas réglé le problème.
Notre diagnostic : ces standards manquent d’exécution. L’Europe a d’ailleurs basculé vers le contraignant, avec le règlement sur la déforestation importée, dont l’application a été repoussée à plusieurs reprises, et le règlement interdisant les produits issus du travail forcé, applicable à partir de décembre 2027. Encore faut-il que les filières aient les moyens de s’y conformer.
Trois leviers nous paraissent décisifs :
- la formation des producteurs et de leurs organisations, au plus près du terrain ;
- l’accès au capital pour investir localement dans les pratiques et les équipements ;
- la diversification des approvisionnements du côté des acheteurs internationaux, plutôt que de tout miser sur l’huile de palme en s’abritant derrière des standards, sans donner aux filières les moyens de les appliquer là où les problèmes sont concrets.
C’est le sens de notre plaidoyer pour sécuriser les approvisionnements agricoles face à des risques qui se cumulent : traiter les producteurs en partenaires stratégiques, et non en simples fournisseurs de matières premières.
IA et conduite responsable : l’humilité plutôt que le récit
La première plénière portait sur l’intelligence artificielle. Le constat est partagé : le sujet est urgent, et trois écarts structurent le débat.
- Un écart de transparence entre ce que les entreprises annoncent et ce qu’elles mettent réellement en œuvre.
- Un écart de redevabilité, avec une clarté quasi nulle sur les responsabilités et les contre-pouvoirs.
- Un écart de pouvoir, lié à la concentration entre un nombre restreint d’acteurs, alors que les impacts touchent jusqu’aux infrastructures démocratiques.
La question n’est plus de savoir si nous voulons de l’IA, mais quelle IA nous voulons. Et ce n’est pas un problème technique : c’est un enjeu de société, à traiter de manière globale.
L’IA est désormais partout, et elle interroge le travail, la non-discrimination, la liberté d’expression et l’accès à l’information. Les Principes directeurs de l’ONU offrent depuis quinze ans un cadre adapté. Ils doivent être intégrés à toutes les étapes, de la conception au design jusqu’à l’usage par le client, selon une logique d’atténuation des risques dès le premier jour. Les travaux du projet B-Tech du Haut-Commissariat aux droits de l’homme en donnent une traduction opérationnelle : publications de référence sur l’IA générative, dont une taxonomie des risques pour les droits humains, et note d’orientation pour un investissement respectueux des droits humains dans les entreprises technologiques. Les investisseurs comme les directions juridiques gagneraient à s’en saisir, en parallèle du règlement européen sur l’intelligence artificielle, lui-même déjà amendé en 2026.
Notre regard est plus nuancé. Sur le papier, cette approche est indiscutable. Dans les faits, elle reste éloignée des réalités : les solutions d’IA les plus largement déployées n’ont pas été conçues ainsi. Elles évoluent de manière réactive, au gré des besoins du marché et des rapports de force réglementaires qui se multiplient.
Les entreprises technologiques présentes ont décrit leurs dispositifs, parfois avec des équipes dédiées à la diligence raisonnable. Cette transparence sur la démarche est bienvenue. Mais elle laisse de côté une question fondamentale : celle du levier qu’exerce une plateforme sur les entreprises tierces qui opèrent à travers son écosystème applicatif. Une grande entreprise d’IA n’agit jamais seule ; elle évolue au sein d’une chaîne de valeur dont elle façonne les règles.
Ces sujets appellent de l’humilité et la reconnaissance de leur complexité. Ils appellent un véritable dialogue avec les parties prenantes, plutôt qu’un récit laissant entendre que tout est sous contrôle, ce que chacun sait impossible au vu des inconnues que soulève la diffusion massive de l’IA. De même, s’appuyer sur la revue annuelle d’une initiative volontaire généraliste pour revendiquer une vérification par un tiers reste très faible. Ce type d’exercice ne prétend ni mobiliser l’expertise interdisciplinaire nécessaire, ni analyser l’intégration verticale de l’IA dans l’ensemble de l’offre d’une entreprise.
On retrouve, dans un tout autre secteur, le schéma de l’huile de palme : un cadre normatif solide, une mise en œuvre déclarative, et un déficit d’exécution que le discours ne comble pas.
Du principe à la pratique : le digital au service des petits producteurs
Si l’exécution est le chaînon manquant, la question devient : comment faire vivre la diligence raisonnable jusqu’au premier maillon de la chaîne, là où se trouvent les petits producteurs ? Le digital fait partie de la réponse, à condition de ne pas reproduire les travers observés dans l’IA : des outils pensés loin de leurs utilisateurs, et une conformité affichée plutôt que vécue.
Les obstacles sont connus. Les travaux de la Commission européenne sur l’accès des petits producteurs aux services de conseil agricole numériques pointent la faible littératie numérique, le manque d’équipements et le coût de la connexion. Les analyses sur les conditions de réussite de la digitalisation pour les petits producteurs africains vont dans le même sens : la technologie ne crée de valeur que si elle s’insère dans des réalités sociales et économiques concrètes.
Nous en avons tiré plusieurs enseignements, détaillés dans nos leçons sur l’inclusion numérique :
- partir de l’utilisateur : une approche centrée sur le producteur, testée en groupes de discussion, qui respecte ses contraintes de budget, de lecture et d’infrastructure ;
- concevoir pour la sobriété : un mode hors ligne, la synthèse vocale pour les personnes peu à l’aise avec l’écrit, un simple lien envoyé par SMS ;
- commencer petit : une ou deux fonctionnalités réellement utiles aux producteurs, et une collecte de données limitée pour en garantir la qualité ;
- organiser l’accompagnement humain : des agents de terrain, des espaces d’accès et des contenus adaptés, car aucun outil ne s’adopte seul.
C’est l’approche de notre solution digitale SUTTI, qui combine formation hybride, traçabilité et mesure d’impact. Elle répond directement aux trois leviers identifiés plus haut. La formation devient accessible à grande échelle, dans la langue des producteurs. Les données de transactions et de production peuvent ouvrir l’accès au financement. Et la connaissance fine des exploitations aide les acheteurs à accompagner la diversification plutôt qu’à la subir, comme nous le détaillons dans nos dix clés pour des chaînes d’approvisionnement agricoles inclusives.
Le digital peut aussi renforcer ce qui fait souvent défaut dans les dispositifs de vigilance : la voix des travailleurs et des producteurs. Le Forum consacrait d’ailleurs un atelier aux mécanismes de réclamation accessibles aux personnes situées loin en amont des chaînes de valeur. Un canal numérique simple, sûr et fiable peut faire remonter des signaux faibles bien avant qu’un audit ne les détecte.
Une condition demeure : que la donnée revienne aussi aux producteurs, sous forme de conseil, de prix plus transparents ou d’accès au crédit. Sinon, l’outil digital ne sera qu’une couche supplémentaire de contrôle, un standard de plus sans moyens d’exécution.
Trente ans de standards nous ont appris une chose : la conformité ne se décrète pas, elle se construit avec ceux qui produisent. C’est vrai pour l’huile de palme, pour le cacao ou le caoutchouc. C’est vrai aussi pour l’IA.
Image par Magnific – libre de droits
CEO and Co-Founder of Ksapa. Member of sustainability boards at major industrial groups and impact investment committees. Drawing on 25 years of experience working with multinationals, mid-size and small businesses across value chains, governments, and international organizations, Farid Baddache focuses on integrating human rights, climate, and ESG governance as drivers of business resilience and competitiveness. Author of several books on sustainability and responsible business. Connect on Bluesky @faridbaddache.bsky.social






