Dans un projet d’infrastructure, minier, agricole ou industriel, l’essentiel du risque se joue avant le premier coup de pioche. C’est au tour de table que se fixent le coût de la dette, le levier, la maturité et le rendement exigé par les fonds propres. Or, dans les pays dits « non désignés » au sens des Principes de l’Équateur, les Performance Standards de l’IFC servent de grille de lecture à presque tous les prêteurs. Un refus de l’IFC pour non-conformité environnementale et sociale y devient un signal de marché, traçable et coûteux pendant toute la durée du financement. À partir des projets et analyses d’écart menées par Ksapa, cet article montre pourquoi l’ESG pèse d’abord sur le CAPEX et l’OPEX, bien avant la RSE.
1. Pays « non désignés » : quand l’IFC devient la norme du marché
Dans un pays non désigné, les standards E&S de l’IFC ne sont pas une option parmi d’autres : ils fixent la barre que presque tous les prêteurs internationaux appliqueront.
Les Principes de l’Équateur distinguent deux catégories de pays. Un pays « désigné » est réputé disposer d’une gouvernance environnementale et sociale, d’un système législatif et d’une capacité institutionnelle robustes pour protéger sa population et son environnement naturel. Les institutions signataires ne mènent pas d’évaluation propre : elles retiennent un critère de substitution. Le pays doit à la fois être membre de l’OCDE et figurer sur la liste des pays à revenu élevé de la Banque mondiale, une liste revue chaque trimestre.
Tous les autres pays sont « non désignés ». C’est là que se situe l’essentiel des projets d’infrastructures, de mines, d’agro-industrie ou d’énergie que recherchent les capitaux privés. Dans ces pays, les banques signataires évaluent le projet au regard des Performance Standards de l’IFC et des directives EHS du Groupe Banque mondiale, en plus du droit local. Le texte des Principes ne prévoit pas d’équivalence avec les cadres des banques régionales de développement : même lorsque l’une d’elles est prêteur d’ancrage, les banques signataires réévaluent le projet au regard des standards de l’IFC. Deux nuances s’imposent.
- D’abord, l’adhésion aux Principes est volontaire, et le cercle des signataires s’est réduit. Selon BankTrack, on comptait 126 institutions signataires en juin 2026, contre 138 avant les départs de 2024, surtout américains : JPMorgan Chase, Bank of America, Citi et Wells Fargo. Nordea est partie à son tour en avril 2026. Ces banques disent continuer à s’inspirer des Principes, mais une partie de la dette disponible se trouve désormais hors de ce cadre.
- Ensuite, les Principes ne couvrent que certains produits, au-delà de seuils : pour le financement de projet, ils s’appliquent à partir de 10 millions de dollars de coût d’investissement. Ils ne lient pas les investisseurs en fonds propres. Leur poids dans un tour de table tient donc moins à leur portée juridique qu’à leur rôle de référence de marché.
Et les banques régionales de développement ?
Le raisonnement vaut en grande partie pour un refus E&S d’une banque régionale, avec des nuances selon l’institution. IDB Invest, la filiale privée de la BID, impose à ses clients les huit Performance Standards depuis 2013 : un refus de sa part repose sur le même diagnostic qu’un refus de l’IFC. La Banque asiatique de développement applique depuis le 1er janvier 2026 son propre cadre environnemental et social, présenté comme aligné sur les autres banques multilatérales et doté notamment d’un standard sur le changement climatique. La Banque africaine de développement applique, à ses opérations publiques comme privées, son système de sauvegardes intégré, mis à jour en 2023 et pleinement en vigueur depuis mai 2024.
Pour ces deux dernières, le signal d’un refus est moins direct. Le marché peut l’attribuer à des exigences propres à l’institution ou à son mandat, et il pèse surtout auprès des autres bailleurs de développement. Les banques signataires des Principes, elles, se référeront de toute façon aux standards de l’IFC. La bonne pratique est donc une double analyse d’écart : au regard des Performance Standards et au regard du cadre de la banque régionale, qui peut se montrer plus exigeant sur certains points.
Huit standards, une lecture holistique de la matérialité
Les huit Performance Standards couvrent la gestion des risques (PS1), le travail (PS2), l’efficacité des ressources (PS3), la santé et la sécurité des communautés (PS4), l’acquisition de terres et la réinstallation (PS5), la biodiversité (PS6), les peuples autochtones (PS7) et le patrimoine culturel (PS8). L’IFC a engagé une mise à jour de son cadre de durabilité, signe que ce référentiel continue d’évoluer.
Ces standards ont des limites, et nous les avons souvent documentées. Le genre, par exemple, n’y est pas traité comme un standard à part entière, comme nous l’expliquons dans notre analyse sur l’intégration du genre dans les grands projets d’infrastructure. Mais leur force est ailleurs : ils obligent à passer en revue, de façon structurée, l’ensemble des enjeux matériels d’un projet. Ils s’inscrivent dans un mouvement plus large de devoir de vigilance, que nous décrivons dans notre article sur les instruments juridiquement contraignants en matière de droits humains.
Une grille parmi d’autres, mais la plus structurante
Dans nos missions sur les infrastructures, nous avons travaillé avec plusieurs référentiels : AIIB, IFC, Principes directeurs de l’OCDE, guide de responsabilité sociale des entrepreneurs internationaux chinois, Principes directeurs des Nations unies et conventions de l’OIT. Nous en avons tiré cinq leçons pour aligner la commande publique sur les objectifs mondiaux. Avec MEDEF International et des représentants européens de la construction, nous avons aussi coécrit un livre blanc sur les enjeux ESG des infrastructures financées à l’international.
Le constat est constant : dans un pays non désigné, l’écart aux Performance Standards n’est pas un sujet de conformité technique. C’est une variable du coût du capital.
2. Le refus IFC pour raisons E&S : sept leviers de surcoût
Un refus de l’IFC pour non-conformité E&S, surtout à un stade avancé, se traduit presque toujours par un surcoût d’accès au capital, qui se mesure sur toute la durée du financement.
Le mécanisme est d’abord informationnel. Lorsque le retrait intervient à un stade avancé, après la publication par l’IFC de sa synthèse environnementale et sociale, le marché sait que l’IFC a eu accès à toute la documentation sans conclure favorablement. Le dossier devient alors traçable par les prêteurs, les investisseurs et les ONG. On ne peut plus le présenter comme un simple désaccord préliminaire sur les PS 4, 5, 6 ou 7, selon ce qui est matériel pour le projet. Un retrait précoce, avant toute publication, laisse moins de traces. Dans les deux cas, le refus formel reste rare : c’est souvent le sponsor qui se retire.
Le mécanisme est aussi normatif. Les autres institutions de financement du développement et les agences de crédit à l’export s’appuient largement sur des référentiels alignés sur les Performance Standards. Un écart jugé rédhibitoire par l’IFC a donc peu de chances de passer ailleurs sans remédiation.
Nous ne donnons pas ici d’ordre de grandeur générique : faute de données publiques consolidées, l’impact se modélise projet par projet. Dans les dossiers que nous avons revus, il pesait toutefois bien davantage que les budgets d’initiatives « RSE » à impact positif, qui restent marginaux dans l’OPEX.
1. La marge et les commissions. Les prêteurs qui restent intègrent une prime pour le risque E&S résiduel : retards, conflits, suspensions de licence. Ils intègrent aussi le risque réputationnel et le coût de leur propre due diligence renforcée. Les commissions d’arrangement et d’engagement suivent la même logique, d’autant que le nombre de prêteurs prêts à entrer se réduit.
2. La structure de la dette. C’est souvent le poste le plus lourd, et le moins visible dans le taux affiché. Le levier baisse, ce qui exige plus d’equity, plus coûteuse que la dette. Les ratios de couverture du service de la dette (DSCR) sont plus exigeants. Les comptes de réserve grossissent, avec parfois une réserve dédiée aux mesures E&S. La maturité raccourcit, ce qui crée un risque de refinancement. Au total, le coût moyen pondéré du capital augmente, même à marge constante.
3. La devise et la durée. Sans l’IFC, l’accès à de la dette longue en dollars se réduit. La recherche de diversification hors USD observée en 2026 nuance l’argument, mais le dollar reste à ce jour la devise prépondérante du financement de projet international. L’IFC prête par ailleurs elle-même en monnaie locale : son absence ne prive donc pas seulement de dollars. Un recours accru au marché local en monnaie locale peut se justifier pour un actif aux revenus en monnaie locale. Il s’accompagne en général de maturités plus courtes et de conditions de taux propres à ce marché. L’impact doit être modélisé, pas présumé.
4. La perte des rehaussements. L’IFC apporte son statut de créancier privilégié et la mobilisation de co-prêteurs par prêts B, prêts parallèles et programme MCPP. Sans ce parapluie, certains co-prêteurs exigent une assurance contre le risque politique ou une garantie. Ces protections ont un coût, quand elles restent accessibles après un refus E&S.
5. Le coût de l’ESAP lui-même. Plan de réinstallation et de restauration des moyens de subsistance, mesures de biodiversité, renforcement des équipes E&S, consultants indépendants, suivi pendant la construction : ces coûts augmentent le besoin de financement. Certains enjeux, comme les afflux de population induits par le projet, exigent des plans dédiés. Nous avons par exemple conçu le plan de contingence migratoire d’un projet d’infrastructure d’environ 400 M€ soumis aux normes de l’IFC. Anticipé, ce type de plan s’intègre au CAPEX initial ; imposé après coup, il s’ajoute au besoin de financement et décale le calendrier.
6. Le portage et le calendrier. Le temps de remédiation puis de relance du tour de table génère des frais de développement supplémentaires. Il peut imposer un portage par le sponsor, via un prêt relais ou un equity bridge. Il peut aussi tendre le calendrier prévu par le contrat de concession, avec ses propres pénalités.
7. Le rendement exigé sur l’equity. Les co-investisseurs en fonds propres, notamment les fonds d’infrastructure sensibles aux critères ESG, lisent le même signal. Certains se retirent ; ceux qui restent demandent un rendement plus élevé.
Ces sept leviers expliquent pourquoi la performance ESG conditionne la crédibilité d’un business plan face aux financeurs. Ils rejoignent notre analyse sur la valorisation des actifs et l’optimisation CAPEX/OPEX sur tout le cycle de vie des projets fortement capitalistiques, comme les mines, les pipelines ou les grandes exploitations agricoles.
3. Retour d’expérience Ksapa : faire de l’analyse d’écart un outil de structuration financière
Nos analyses d’écart montrent que les Performance Standards, malgré leurs limites, font économiser des millions dès le tour de table, à condition d’être lus tôt.
Ce que révèlent les projets non financés par l’IFC
Ksapa a l’expérience d’avoir travaillé ou revu plusieurs projets qui n’avaient pas obtenu de financement IFC faute d’alignement sur ses standards E&S. Nous y avons mené une analyse d’écart entre les exigences des Performance Standards et ce qui avait réellement été mis en œuvre. Deux enseignements ressortent.
- D’abord, les standards IFC imposent la lecture la plus holistique possible des enjeux ESG matériels. Ils obligent à relier des sujets que les équipes projet traitent souvent séparément : foncier, sécurité des communautés, main-d’œuvre, biodiversité, populations autochtones. Nos missions de conformité illustrent ce point, du plan de santé et sécurité communautaire aligné sur le PS4 pour un projet énergétique en Afrique de l’Ouest aux études d’impact sur les droits humains pour des projets d’énergies renouvelables.
- Ensuite, l’écart coûte d’autant plus cher qu’il est découvert tard. Un écart identifié en phase d’exploration d’une concession se traite par un choix de tracé, un calendrier de consultation ou un budget E&S intégré au CAPEX. Le même écart identifié après le refus de l’IFC se paie en marge, en levier, en maturité et en rendement exigé. C’est pourquoi il est critique de mener le bon retour d’expérience et d’en tirer les conclusions les plus importantes.
Le cas du capital chinois
L’arrivée des investisseurs chinois majeurs change en partie la donne depuis plusieurs années. Pour des infrastructures jugées stratégiques par les autorités chinoises, qu’il s’agisse des « routes de la soie » ou de l’accès à des matières critiques, un tour de table peut se boucler sans l’IFC plus facilement. Le coût n’est pas pour autant mécaniquement plus bas. Une étude du Center for Global Development conclut que les prêts officiels chinois sont moins concessionnels que ceux de la Banque mondiale, tout en restant plus attractifs que les financements de marché. Ces travaux portent surtout sur la dette souveraine, et non sur le financement de projet privé : la comparaison doit donc se faire au cas par cas.
Ce capital s’accompagne aussi d’autres conditions. L’analyse de cent contrats de prêt chinois par AidData montre que les prêteurs publics chinois recourent à des sûretés formelles et informelles pour maximiser leurs chances de remboursement. S’y ajoutent des conséquences en matière de gouvernance et de partage des risques. Ce capital tend enfin à promouvoir des acteurs chinois sur les marchés visés par les champions nationaux et internationaux d’autres pays. Pour de nombreux groupes occidentaux, et plus largement pour plusieurs économies du G20, il ne constitue donc pas une alternative prioritaire. Le guide de responsabilité sociale des entrepreneurs internationaux chinois, que nous avons étudié, montre néanmoins que les référentiels convergent sur plusieurs points.
Limites et nuances à connaître dans ces analyses
Cette lecture appelle toutefois à plusieurs nuances, que tout sponsor doit intégrer à son analyse, tant chaque projet est unique dans sa nature et ses besoins de financement.
- La conformité a un coût proportionnellement plus lourd pour les projets moyens. Études, consultants indépendants et suivi pèsent davantage sur un petit CAPEX. Certains sponsors arbitrent rationnellement en faveur d’un financement local ou d’une autre institution de développement.
- Un refus de l’IFC n’est pas toujours E&S. Additionnalité, prix, risque de crédit ou risque pays peuvent l’expliquer, et le marché ne lit pas toujours le signal de la même façon.
- Une partie de la liquidité échappe aux Principes de l’Équateur. Depuis la sortie de grandes banques américaines, le surcoût d’un refus dépend fortement de la composition du tour de table visé.
- Conformité ne veut pas dire absence d’impact. Des ONG et des communautés jugent les Performance Standards insuffisants ou inégalement appliqués ; un projet conforme peut rester conflictuel.
- Nos constats reposent sur un nombre limité de dossiers. Ils éclairent des mécanismes, ils ne constituent pas une mesure statistique.
Ces limites ne retirent rien à la conclusion centrale : c’est l’anticipation des écarts qui crée la valeur.
Quatre recommandations pour les sponsors et investisseurs
- Lancer l’analyse d’écart PS dès l’exploration. Avant même l’étude d’impact, identifier quels PS sont matériels pour le profil du projet et où se situent les écarts avec le droit local.
- Chiffrer l’écart en coût du capital, pas seulement en budget E&S. Modéliser l’effet d’un financement avec ou sans l’IFC sur le levier, la maturité, la devise et le rendement exigé, plutôt que de le présumer.
- Intégrer l’ESAP au plan de financement initial. Les mesures E&S anticipées entrent dans le CAPEX de départ ; imposées tardivement, elles s’ajoutent au besoin de financement et décalent le calendrier.
- Aligner la gouvernance de portefeuille. Comme nous le défendons dans notre article « ESG : au-delà des mots-clés », l’ESG doit irriguer les stratégies existantes plutôt que vivre en silo. C’est aussi la logique de nos travaux de conception de fonds d’impact.
Conclusion : le rendement et l’impact comme boussole
Chaque tour de table est spécifique. Mais dans un pays non désigné au sens des Principes de l’Équateur, avoir l’IFC à bord ou non pèse de façon non négligeable sur le CAPEX, l’OPEX et, in fine, sur le rendement du projet. Or c’est bien le rendement qui guide le choix et la gestion d’un portefeuille d’actifs porté par du capital privé, qu’il s’agisse d’agriculture, d’industrie, de construction, de tech ou de mines.
Dès 2020, nous soulignions dans notre rapport Towards 2030 que les investisseurs intègrent de plus en plus les critères ESG dans leur gestion du risque. Les Performance Standards ne sont pas qu’un coût de conformité : bien compris en amont, ils sont l’un des leviers les plus rentables de la structuration d’un projet. Quant à l’impact, il reste la clé de voûte de tout projet soucieux de démontrer son utilité sociale et sa pertinence environnementale dans un environnement de marché toujours plus polarisé et cristalisé dans ces contraintes contextuelles.
Passer à l’action avec Ksapa
Chaque écart identifié tôt est un surcoût évité au tour de table. Ksapa accompagne sponsors, développeurs et investisseurs à chaque étape : analyse d’écart au regard des Performance Standards de l’IFC et des cadres des banques régionales, préparation de l’ESAP, et modélisation de l’effet des enjeux E&S sur le coût du capital. Sur un projet fortement capitalistique dans un pays non désigné, ces surcoûts peuvent se chiffrer en millions sur la durée du financement : mieux vaut les traiter avant d’entrer en négociation. Contactez Ksapa pour sécuriser le financement de votre prochain projet.
Image par Magnific – libre de droits
CEO and Co-Founder of Ksapa. Member of sustainability boards at major industrial groups and impact investment committees. Drawing on 25 years of experience working with multinationals, mid-size and small businesses across value chains, governments, and international organizations, Farid Baddache focuses on integrating human rights, climate, and ESG governance as drivers of business resilience and competitiveness. Author of several books on sustainability and responsible business. Connect on Bluesky @faridbaddache.bsky.social






