Paysans du Sud et adoption de pratiques durables : retour d’expérience

Les évolutions réglementaires, les questions de résilience autant que la demande croissante des consommateurs pour des produits responsables est à l’origine d’un mouvement qu’acheteurs, entreprises et bailleurs de fonds ont traduit en impacts sociaux et environnementaux et qui concerne l’ensemble des acteurs des chaines d’approvisionnement. 70% de la production agricole dépend in fine des petits paysans, principalement basés dans des pays du Sud. Permettre à ces paysans du Sud d’adopter des pratiques plus durable est donc un maillon essentiel de la transformation de chaînes d’approvisionnements plus durable, éthiques et plus résilientes. Encore faut-il se demander ce qui va encourager le paysan du Sud à adopter de nouvelles pratiques. En effet, un paysans thaïlandais se préoccupe-t-il vraiment des émissions de méthane provenant de sa rizière alors que sa production ne couvre pas ses propres besoins annuels ? Comment alors (ré)concilier les priorités décidées au niveau mondial avec les préoccupations locales et quotidiennes des agriculteurs? L’agriculture doit changer, c’est une évidence compte tenu des défis à venir. Toutefois, acheteurs, bailleurs et autres décideurs le long de la supply chain peinent bien souvent à traduire leurs priorités en actions concrètes qui seront accueillies favorablement au niveau des villages. Il est donc primordial de comprendre qui sont les petits paysans du Sud, quels sont leurs besoins et leurs contraintes, afin de les impliquer au mieux dans la transformation de leur agriculture. L’objectif de ce blog est de partager du retour d’expérience et partager plusieurs pistes qui améliorent de manière significative la compréhension et l’adoption de nouvelles pratiques par les agriculteurs dans le cadre de projets financés par le secteur privé.

Qu’attend le paysan du Sud d’une nouvelle pratique agricole?

Par nouvelle pratique agricole, on fait référence ici à l’introduction

  1. de technologies permettant d’exploiter au mieux un ou plusieurs facteurs de production (travail, terre, capital),
  2. de variétés hybrides ou rustiques plus résistantes,
  3. d’opérations culturales qui améliorent la fertilité des sols ou diminuent les émissions des GES, par exemple le compostage des pailles et des chaumes de culture plutôt que leur brûlage. 

Dans cette perspective, introduire quelque chose de nouveau peut sembler, à première vue, un risque ou une charge supplémentaire pour l’agriculteur. C’est pourquoi il est important, avant toute chose, d’expliquer, dans le contexte des pratiques actuelles, la raison et la logique derrière ce changement de pratique. Ce sera d’autant plus utile car le retour des fermiers fournira des informations précieuses sur les conditions de déploiement du projet à grande échelle : Le degré d’appropriation d’une nouvelle pratique est un investissement qui favorisera plus tard la diffusion de la technique. 

Toutefois, il peut également arriver qu’une nouvelle pratique, testée au cours d’une phase pilote et présentant des avantages évidents pour les agriculteurs, ne soit pas massivement adoptée lorsqu’elle est déployée à grande échelle. C’est généralement le cas lorsqu’une approche “top-down” est privilégiée visant un déploiement rapide ou le respect d’engagements financiers plutôt que le bien-être des agriculteurs. 

À cet égard, il est essentiel de considérer l’exploitation agricole dans son ensemble, siège d’activités agricoles multiples (cultures, élevage, travail extérieur…), afin de comprendre les choix des agriculteurs dictés par une stratégie globale. Mieux l’on connait la vie des agriculteurs (leurs moyens de subsistance et leur mode de vie) et plus l’intervention sera pertinente car inscrite dans un mécanisme complexe de prises de décision: timing des formations selon les cycles des cultures, planning pour inscrire les agriculteurs et dispenser les formations, fourniture de services connexes… autant de détails que les agriculteurs mettent en balance lorsqu’il s’agit du processus de partage des ressources du ménage (principalement le temps). 

Tous ces éléments participent à créer chez les agriculteurs une très forte aversion au risque. Par conséquent, la pertinence d’une nouvelle pratique doit avoir été préalablement prouvée localement, non seulement par ses performances agro-économiques mais aussi par sa compatibilité avec les autres compartiments socio-économiques de l’exploitation: c’est pourquoi il est important d’obtenir un véritable retour d’expérience de la part des praticiens sur plusieurs cycles de culture.

Retour d’expérience pour favoriser l’adoption de meilleures pratiques agricoles

Comme mentionné dans la section précédente, pour qu’une adoption soit durable, il faut une appropriation de la part des agriculteurs. L’appropriation implique 3 leviers qui ne sont pas nécessairement coûteux en argent ou en temps. 

1. L’implication d’un pair dans la diffusion de la formation

Premièrement, les agriculteurs ont besoin d’explications claires et simples : leur temps est limité et les messages doivent être percutants. Il est donc beaucoup plus efficace si la formation est réalisée par un pair (qui peut être ou devenir un ambassadeur du projet). Mettre en avant un agriculteur déjà convaincu est beaucoup plus efficace qu’un expert qui est étranger au mode de vie des agriculteurs. De plus, l’ambassadeur de ce projet sera en mesure de décrire son propre parcours ce qui résonnera encore plus à l’oreille de ses semblables: “S’il a pu faire cela et je suis comme lui, je suis donc également capable de faire la même chose et même peut-être mieux que lui”. 

2. L’animation de discussions en groupe

Deuxièmement, l’adoption de nouvelles pratiques requiert également un bon service après-vente ; en effet, après la formation et avant que l’innovation ne soit mise en pratique aux champs, un certain temps s’est déjà écoulé et de nombreuses questions peuvent se poser dans l’esprit du paysan. Ces derniers sont généralement seuls lorsqu’il s’agit d’agir sur la parcelle et une formation d’une journée ne suffit généralement pas pour obtenir la confiance nécessaire pour réussir du premier coup. C’est là que la dynamique de groupe peut aider ; la création d’espaces d’échanges et de discussions entre les agriculteurs est un outil puissant pour enclencher un processus d’amélioration continue qui aiguisera l’esprit de compétition entre agriculteurs. Cette démarche, encadrée et documentée par une personne extérieure, permet d’intégrer les améliorations suggérées et créer un cercle vertueux renforçant d’une part l’appropriation par les agriculteurs et d’autre part la confiance vis-à-vis du projet. 

3. L’évolution comparative de parcelles pour rassurer dans la prise de risque

L’évolution des pratiques nécessite une période d’adaptation. Selon la culture concernée, changer ses habitudes est risqué. En effet c’est une question de survie pour ceux qui pratiquent une agriculture de subsistance. Ce risque ne devrait jamais être porté, même partiellement, par les agriculteurs : ainsi, il est plus sage de constituer un groupe restreint d’agriculteurs-pilotes pour lesquels l’intégralité des coûts de production sera prise en charge (en incluant les pertes éventuelles de rendement) et pendant une période appropriée. Mais cela n’empêche pas l’agriculteur de comparer la nouvelle et l’ancienne pratique en divisant sa parcelle en deux lorsque cela est possible ou d’effectuer des itinéraires techniques différents sur des sites distincts.

Comment acheteurs et bailleurs peuvent assister ces processus utilement?

Les petits paysans agricoles contribuent pour une large part à la production alimentaire actuelle. Il est cependant le maillon le plus vulnérable et le plus important de la chaîne d’approvisionnement. C’est pourquoi les parties prenantes économiques en amont de la chaîne doivent se pencher sur cette question avec beaucoup d’attention. En effet, si demain il y a moins d’agriculteurs, l’activité et les bénéfices des intermédiaires diminueront automatiquement. Par conséquent, les collecteurs, les agrégateurs, les transformateurs, les grossistes, mais aussi les industriels et acheteurs de multinationales doivent soutenir activement les agriculteurs en les considérant comme des partenaires commerciaux à part entière.

Les projets les plus réussis sont ceux où les acheteurs locaux (ou internationaux) avaient déjà noué des relations avec des groupes d’agriculteurs, en fournissant en temps voulu des intrants de bonne qualité, en mettant en place une équipe technique ou en prenant en charge des dépenses exceptionnelles sans pratiquer des taux usuraires. Bref, la mise en place d’une situation gagnant-gagnant (en augmentant d’une part la qualité tout en améliorant le prix d’achat par exemple) est essentielle pour établir des relations durables avec les uniques fournisseurs de matières premières.

Aujourd’hui, de plus en plus de projets financés par le secteur privé intègrent cette dimension. Toutefois, les bénéfices doivent être partagés de façon équilibrée dans le cadre d’une collaboration où les entreprises fournissent les capitaux tandis que les agriculteurs fourniront leur terre et leur main-d’œuvre.

Conclusion

L’accès à des informations claires et transparentes au niveau économique, social et environnemental est essentiel pour légitimer l’adoption d’une pratique chez les agriculteurs. Nous ne devons jamais sous-estimer leur capacité à comprendre les contraintes des autres opérateurs de la chaîne d’approvisionnement. La véritable transformation de l’agriculture nécessitera sans aucun doute de reconnaître que les agriculteurs ne sont pas des bénéficiaires passifs mais des managers conscients de leur environnement économique, social et environnemental, capables de prendre des décisions en conséquence. C’est pourquoi les seules formations techniques ne seront donc pas le seul levier permettant de donner à l’agriculteur les moyens d’agir dans ce sens.

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