Le 17 septembre 2026, l’Organisation météorologique mondiale a publié son rapport annuel sur l’état des ressources en eau, confirmant que les niveaux mondiaux de stockage terrestre de l’eau sont en déclin continu depuis 2014-2016, 2025 figurant parmi les trois années les plus sèches pour les cours d’eau en trente-cinq ans de données. Ce constat touche directement les entreprises, dont l’activité repose à chaque étape de leurs chaînes de valeur sur un accès stable à l’eau, avec deux risques désormais liés : une rupture d’approvisionnement et une atteinte aux droits humains des populations locales.
Un déclin de la ressource désormais documenté et mesurable
Le rapport de l’OMM n’est pas une alerte isolée. Depuis 2022, l’organisation publie chaque année un état des lieux quantitatif des ressources en eau à l’échelle mondiale, construit à partir de données satellitaires et hydrologiques. L’édition 2023 relevait déjà cinq années consécutives de débits fluviaux et de niveaux de réservoirs inférieurs à la normale, ainsi que la plus forte perte de masse glaciaire enregistrée en cinquante ans, tout en soulignant que 3,6 milliards de personnes faisaient alors face à des pénuries d’eau, un chiffre que le rapport projetait à plus de 5 milliards d’ici 2050.
L’édition 2026, qui porte sur l’année 2025, confirme et aggrave ce constat. La secrétaire générale de l’OMM, Celeste Saulo, a décrit un système hydrologique de plus en plus erratique et imprévisible, sous l’effet du réchauffement climatique, avec des glaciers en recul sur l’ensemble des régions du globe et des nappes phréatiques en déclin pluriannuel dans de nombreuses zones. L’organisation distingue les composantes rapides du cycle de l’eau — précipitations, débits, humidité des sols, qui réagissent en quelques jours ou semaines aux conditions météorologiques — des réserves lentes, glaciers et eaux souterraines, qui constituaient jusqu’ici une forme d’épargne naturelle pour la planète et que le rapport voit s’épuiser année après année.
Ce diagnostic scientifique trouve un écho dans les travaux d’autres institutions internationales. Selon UN-Water, seuls 0,5 % de l’eau présente sur Terre sont directement utilisables et disponibles en tant qu’eau douce, une proportion que le changement climatique continue de fragiliser. Du côté des risques économiques mondiaux, le Forum économique mondial a lancé en 2026 une initiative dédiée, la « Year of Water », après avoir constaté que les Nations unies décrivaient une situation « d’insolvabilité hydrique mondiale », aux répercussions sanitaires, sociales et économiques en cascade. Le Global Risks Report 2026 du Forum confirme que les événements climatiques extrêmes figurent parmi les risques les plus sévères identifiés par plus d’un millier d’experts et de décideurs interrogés à l’échelle mondiale, la rareté de l’eau étant l’une des manifestations les plus concrètes de cette instabilité climatique pour les économies locales.
Ce déclin structurel change la nature du sujet pour les directions d’entreprise. L’eau n’est plus seulement un poste de coût opérationnel ou un enjeu de conformité environnementale ponctuel : elle devient une variable de résilience stratégique, au même titre que l’énergie ou les matières premières critiques, avec des conséquences directes sur la continuité d’activité.
Un risque business concret : la menace sur les chaînes d’approvisionnement
Pour une entreprise, la raréfaction de l’eau se traduit très concrètement par un risque de rupture d’approvisionnement. Trois catégories d’activités sont directement exposées : les sites industriels et agricoles situés dans des bassins hydriques déjà sous tension, les filières agricoles dont les rendements dépendent de la pluviométrie et de l’irrigation, et les chaînes de sous-traitance internationales, souvent implantées dans des zones où la concurrence pour l’eau entre usages industriels, agricoles et domestiques est la plus vive.
Cette cartographie du risque n’est plus théorique : elle est aujourd’hui outillée. L’Aqueduct Water Risk Atlas du World Resources Institute permet aux entreprises, investisseurs et gouvernements de cartographier les risques hydriques — stress hydrique, variabilité des précipitations, sécheresse, inondations — à l’échelle locale, partout dans le monde, et propose désormais des fonctionnalités d’analyse spécifiques aux chaînes d’approvisionnement agricoles. Une mise à jour publiée par le WRI établissait déjà qu’un quart de la population mondiale vivait dans des pays soumis à un stress hydrique « extrêmement élevé », et la dernière version de l’outil, Aqueduct 4.0, intègre treize indicateurs de risque hydrique combinant enjeux de quantité, de qualité et de réputation, avec des projections à horizon 2030, 2050 et 2080.
Cet outil s’inscrit dans un écosystème plus large de ressources mises à disposition des entreprises, comme le CEO Water Mandate, initiative rattachée au Pacte mondial des Nations unies, qui promeut l’usage d’Aqueduct comme référence pour la mesure et le reporting du risque hydrique géographique auprès des grands groupes internationaux.
Les marchés financiers intègrent progressivement cette dimension. Le cadre de disclosure du CDP consacre depuis plusieurs années un score dédié à la sécurité de l’eau, distinct des scores climat et forêts, et son édition 2026 renforce les exigences de conformité réglementaire, de gestion des polluants et d’alignement sur des cibles scientifiques de préservation de l’eau douce. Cette évolution traduit une attente croissante des investisseurs et des clients : connaître précisément l’exposition d’une entreprise au risque hydrique, sur ses propres sites comme sur l’ensemble de sa chaîne de valeur.
L’expérience de terrain confirme l’ampleur de l’enjeu pour les filières agricoles internationales. Dans le secteur de la noix de coco, les programmes associant séquestration carbone et amélioration des revenus des petits producteurs sont nés initialement de préoccupations majeures exprimées par les acteurs de la filière sur le besoin d’identifier un itinéraire agronomique – fourni par Ksapa – permettant d’améliorer la production sous stress hydrique. Plus largement, Ksapa souligne que les administrateurs d’entreprise doivent aujourd’hui disposer d’une expertise et d’un réseau suffisants pour appréhender les risques et opportunités liés à l’eau au même titre que ceux liés au climat, à la biodiversité ou aux droits humains, au niveau des activités qu’ils supervisent. Cette approche systémique, qui relie gestion responsable de l’eau, décarbonation et lutte contre la déforestation, est au cœur de la méthodologie déployée par Ksapa en conseil en durabilité, où l’eau figure désormais parmi les enjeux prioritaires évalués pour aider les entreprises et investisseurs à hiérarchiser leurs risques.
Le message envoyé par ces différents cadres converge : ignorer le risque hydrique revient à s’exposer à des interruptions de production, des surcoûts d’approvisionnement, voire des pertes d’accès à certains bassins de production, avec des conséquences directes sur la performance financière et la réputation des entreprises concernées.
Un risque de droits humains que le devoir de vigilance oblige à gérer
Au-delà de la dimension opérationnelle, la raréfaction de l’eau engage une responsabilité qui dépasse le seul intérêt économique de l’entreprise. Quand un site industriel ou une exploitation agricole prélève une part significative de la ressource disponible dans un bassin déjà sous tension, il entre potentiellement en concurrence directe avec l’accès à l’eau potable, à l’assainissement et aux moyens de subsistance des communautés locales — des droits reconnus comme fondamentaux par les Nations unies.
Ce lien entre activité économique et droits humains est au cœur du cadre de référence international en la matière. Les Principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme, adoptés à l’unanimité par le Conseil des droits de l’homme en 2011, établissent le standard mondial de prévention et de traitement des atteintes aux droits humains liées à l’activité des entreprises, en s’appuyant sur trois piliers : le devoir de l’État de protéger, la responsabilité de l’entreprise de respecter les droits humains, et l’accès des personnes affectées à un recours effectif. L’accès à l’eau, en tant que condition de survie et de dignité, s’inscrit pleinement dans le périmètre de ces principes, au même titre que les conditions de travail ou la sécurité des populations riveraines des sites de production.
En Europe, ce cadre volontaire se double désormais d’obligations juridiques contraignantes. Ksapa a documenté l’évolution récente du devoir de vigilance français et européen, notamment à travers l’accord provisoire sur la directive CS3D et la jurisprudence issue de l’affaire La Poste, qui imposent aux entreprises d’identifier, prévenir et réparer les atteintes aux droits humains et à l’environnement sur l’intégralité de leur chaîne de valeur, et non plus seulement sur leurs activités propres. La gestion de l’eau, dès lors qu’elle affecte des communautés locales via des prélèvements excessifs, une pollution des nappes ou une concurrence d’usage, entre directement dans le champ de cette obligation de diligence raisonnable.
Cette obligation ne se limite pas à un exercice de conformité documentaire. Comme le rappelle Ksapa dans ses travaux sur la remédiation des risques en droits humains, une diligence raisonnable efficace suppose d’agir concrètement pour réduire les dommages, de proposer des bénéfices tangibles aux parties prenantes affectées, et de contribuer activement au développement de solutions locales, une approche que l’organisation résume par la nécessité d’agir, de bénéficier et de contribuer plutôt que de se limiter à une gestion défensive du risque réputationnel. Cette logique de remédiation active rejoint les priorités identifiées par Ksapa dès 2021 pour la transformation durable des entreprises et de la finance, qui plaçait déjà la meilleure gestion de l’eau et de la biodiversité parmi les chantiers prioritaires aux côtés du climat et de l’économie circulaire.
Pour les entreprises exposées à des bassins hydriques sous tension — qu’il s’agisse de sites de production directs ou de fournisseurs de rang 1, 2 ou 3 — la gestion du risque hydrique implique donc une double vigilance : cartographier précisément l’exposition physique au stress hydrique de chaque site et de chaque fournisseur critique, et évaluer les impacts potentiels de ces prélèvements sur les droits humains des communautés voisines, en particulier l’accès à l’eau potable et à l’assainissement. C’est dans cette logique que le service de conseil de Ksapa dédié aux entreprises et aux droits humains accompagne ses clients dans le développement de processus de diligence robustes, capables de protéger les personnes tout en préservant la compétitivité des entreprises, à travers des programmes de conformité alignés sur l’évolution rapide des paysages réglementaires et des standards sectoriels.
Conclusion
Le rapport 2026 de l’Organisation météorologique mondiale confirme une trajectoire de long terme : les réserves d’eau douce de la planète déclinent, et cette tendance s’accélère sous l’effet du changement climatique. Pour les entreprises, cette évolution n’est plus un enjeu lointain de responsabilité environnementale : elle se traduit déjà par un risque concret de rupture d’approvisionnement sur les sites de production et les chaînes agricoles, et par une obligation croissante de vigilance vis-à-vis des droits humains des communautés qui partagent l’accès à la même ressource. Les entreprises qui cartographient dès aujourd’hui leur exposition, qui intègrent l’eau dans leurs plans de diligence raisonnable et qui construisent des solutions concrètes avec leurs fournisseurs et les populations locales se donneront une longueur d’avance, à la fois en matière de résilience opérationnelle et de respect de leurs obligations légales.
Le risque hydrique combine ainsi trois temporalités que les directions doivent désormais piloter de front : l’urgence scientifique révélée année après année par les rapports de l’OMM, l’urgence économique que traduisent les outils de cartographie comme Aqueduct et les cadres de reporting comme le CDP, et l’urgence de responsabilité que fixent les Principes directeurs des Nations unies et la réglementation européenne sur le devoir de vigilance. Ignorer l’une de ces trois dimensions expose l’entreprise à un risque résiduel qu’aucune des deux autres ne suffit à couvrir. À l’inverse, une stratégie hydrique intégrée — associant cartographie des bassins critiques, dialogue avec les communautés locales et plans de remédiation concrets sur le terrain — permet de transformer un risque systémique en avantage de résilience durable pour l’entreprise comme pour les territoires où elle opère.
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CEO and Co-Founder of Ksapa. Member of sustainability boards at major industrial groups and impact investment committees. Drawing on 25 years of experience working with multinationals, mid-size and small businesses across value chains, governments, and international organizations, Farid Baddache focuses on integrating human rights, climate, and ESG governance as drivers of business resilience and competitiveness. Author of several books on sustainability and responsible business. Connect on Bluesky @faridbaddache.bsky.social



