1993-2013 : bilan optimiste de 20 ans de développement durable

1993-2018 : Maintenant on peut accélérer sur le développement durable !

Cet article mis à jour a initialement été publié sur Le Cercle Les Echos ici

On n’avance pas assez vite collectivement à adapter et transformer nos économies à la hauteur des enjeux du développement durable. Mais était-ce mieux “avant”? Aller, soyons optimistes et regardons le verre à moitié plein. Si on passe notre temps à regarder uniquement le verre à moitié vide, évidemment c’est foutu et ce n’est pas ainsi que les bonnes volontés vont mobiliser les autres !

1993 : la France déjà en crise

Fin 2018. Ah. La France est en crise avec son chômage à 9%, ses déficits publics et ses manifestations qui bloquent les ronds points.

1993? La France d’Édouard Balladur connaît en 1993 une récession notable depuis 1950 (- 0,7 %). Et quand il quitte Matignon en 1995, le taux de chômage se situe à 12 %. Les “Grandes Grèves de 1995” vont bloquer le pays pendant des semaines, quelques mois après son départ. Voilà bien un parallèle intéressant en cette fin 2018. Il semblerait que rien n’ait vraiment donc changé, sauf le chômage qui se porte moins pâle. Pourtant, en 25 ans, la crise n’aura pas été seulement économique et sociale : hausse des émissions de gaz à effet de serre, réduction de la biodiversité, hausse des prix du carburant, raréfaction des ressources la crise environnementale, avec ses répercussions sociales, est devenue toujours plus aigüe au fil des ans.

25 ans d’évolutions

En effet, le monde a connu de grands changements depuis 25 ans. La crise se déploie dans une réalité sociale très différente et ceux en charge de la traiter doivent prendre en considération les évolutions suivantes :

– Il y a 25 ans, seuls quelques scientifiques parlaient de changement climatique, et rêvaient en secret d’un monde qui se mettrait à calculer son empreinte carbone. Aujourd’hui, un tel sujet est relativement vulgarisé, inscrit dans des lois. En 2018, les grandes entreprises commencent à rendre des comptes à une masse toujours plus importante d’investisseurs et font des scénarios climats pour appréhender leur résilience carbone.

  • Il y a 25 ans, la Chine était une économie « en voie de développement ». Alors qu’aujourd’hui elle est au cœur de la diplomatie américaine, considérée comme le partenaire diplomatique et financier avec lequel échanger en priorité pour relancer l’économie mondiale.
  • Il y a 25 ans , il n’y avait pas d’Euro. Les marchés financiers spéculaient sur des monnaies rappelant les Républiques italiennes de la Renaissance : pesetas, escudos, florins, francs belges, francs français. 25 ans plus tard, les tergiversations du Brexit freinent les ardeurs des populistes les plus incompétents à encourager le retour au franc…
  • Il y a 25 ans, il n’y avait globalement pas d’emails, et aucune communauté sociale utilisant Internet pour s’agréger et représenter des masses critiques à la fois virtuelles et internationales. Les corps intermédiaires étaient forcément des corps physiques. 25 ans plus tard, les Stylos Rouge, sur FaceBook rassemblent 65000 professeurs et autres employés du Ministère de l’Education Nationale pour constituer un groupe de convergence et d’influence sur leurs métiers, frustrations et revendications

2018 : Un monde prêt à basculer dans la transformation

Faisons alors preuve d’optimisme et regardons le verre à moitié plein. Par exemple, je trouve extrêmement rafraichissant de découvrir les résultats de l’étude BSR/Globescan, réalisée auprès de 500 dirigeants des plus grandes entreprises mondiales. Elle révèle que le respect des droits de l’Homme, les questions d’inclusion, et la prise en compte du changement climatique sont des thématiques majeures pour les entreprises en 2018. Preuve que les entreprises intègrent désormais le fait que la performance environnementale et sociale fait partie de la solution pour innover, se transformer, sortir de la crise par le haut. Pas sûr qu’encore il y a 10 ans en 2008 les réflexes intégrant ces questions dans les priorités auraient été partagés. On aurait pu voir des décideurs considérer ces considérations comme un luxe à mettre de côté et réétudier plus tard dans des conditions économiques meilleures.

La manière dont ces questions sociales et environnementales ont été banalisées dans les esprits ne se voit pas suffisamment dans l’économie réelle, mais faire de l’environnement et du social une évidence relativement consensuelle dans les esprits est une condition sine qua none de son inscription dans l’économie réelle…

  • En 1993 et au début des années 2000, quelques leaders portés par des convictions personnelles portaient le concept d’entreprise citoyenne. C’était sympa et cela offrait un modèle alternative permettant aux étudiants d’école de commerce un peu scrupuleux de se trouver une trajectoire professionnelle dans des entreprises cherchant à donner du sens et à avoir une utilité sociale.
  • Depuis les années 2000, les réflexions et initiatives se sont professionnalisées de manière significatives. Rien que sur la thématique climat, le CDP créé en 2000 a pris une ampleur considérable pour représenter désormais une coalition d’investisseurs et d’acheteurs représentant plus de 100 trillions de dollars dans 50 pays pour encourager les émetteurs et entreprises à fournir de l’information sur leur impact sur le climat, l’eau ou les forêts et présenter des solutions de remédiation.
  • En 2018, il n’y a plus un sommet international, une conférence de décideurs économiques qui ne va pas évoquer les sujets et sur lesquels il n’y a pas consensus – vague – qu’il faille accélérer dans le déploiement de solutions.

Quelles dynamiques pour notre monde du XXIe siècle ?

Le monde est différent de celui de 1993. Le traitement de la crise doit aussi être différent. Malgré la complexité des thématiques sociales et environnementales et de leurs interconnections nombreuses, la feuille de route pour les gouvernements, les entreprises et la société civile n’a jamais été aussi claire qu’en 2018 : Accord de Paris sur le climat, Objectifs de Développement Durable 2030

En réponse, les entreprises peuvent tout spécifiquement se focaliser sur les trois points suivants :

1) Internaliser les externalités sociales et environnementales dans les outils de gestion

Optimiser les marges, détecter des leviers de compétitivité et d’innovation passe désormais notamment par une analyse et une compréhension des impacts sociaux et environnementaux des produits dans leur cycle de vie. En quoi je peux améliorer la satisfaction client et le pouvoir d’achat du consommateur en optimisant la durée de vie et l’impact environnemental des produits ? En quoi les questions de résilience et d’inclusion sont levier d’innovation et de transformation pour mes activités?

Cette démarche devient une évidence. De grandes écoles acceptent de faire évoluer leur approche éducative pour développer la sensibilité des élites de demain à mieux appréhender ces dimensions extrafinancières (exemple l’initiative 50-20)

2) Repenser les approches collaboratives

La crise est protéiforme. Les entreprises ont des responsabilités diluées, mais subissent les effets de la crise de plein fouet. C’est un terreau parfait pour repenser les alliances, forger des compromis, s’associer pour peser collectivement dans la définition de solutions systémiques pour réformer les marchés financiers, ou bien s’attaquer collectivement aux défis environnementaux du XXIe siècle qui mettent en péril la compétitivité. Par exemple, les entreprises subissent l’effet inflationniste du coût du carburant, mais restent individuellement pieds et poings liés pour trouver des solutions. Pourquoi ne pas s’unir pour créer des plateformes permettant de partager les pratiques et les investissements et réduire la dépendance au pétrole d’écosystèmes entiers ? Des industriels le font déjà…

3) Responsabiliser les individus, connecter les communautés

Les transformations digitales en cours provoquent une révolution technologique aussi profonde que l’énergie vapeur au XVIIIe siècle. Big data, intelligence artificielle, objets connectés, réalité virtuelle… la nouvelle réalité digitale façonne une expérience du monde tout à fait nouvelle. On ne mesure l’effet d’une innovation jamais aussi bien que dans la durée, lorsque l’on réalise les implications et la manière dont elle fabrique de nouveaux comportements sociaux. Nous ne sommes qu’aux balbutiements de l’ère des médias sociaux. Nous commençons à peine à appréhender les implications permises par les technologies et la façon dont elles façonnent une réalité sociale différente : télétravail, courses en ligne, impression de proximité avec des relations sociales culturelles et géographiquement lointaines…

En 1993, l’entreprise devait être « citoyenne » et créer des emplois. En 2018, l’entreprise doit donner du sens. Acteur de la vie sociale, le digital lui offre une plateforme pour connecter les « produits » aux enjeux de la Cité. Par exemple Siemens utilise le big data pour cartographier les villes avec des masses de données contextuelles et identifier les villes où il fait bon vivre. Je vous laisse deviner en utilisant quels produits ?

Les entreprises ont parfois tendance à oublier l’incroyable impact sociétal qu’elles peuvent avoir – pour le meilleur ou pour le pire. Dans tous les cas, comme le dit très justement le rappeur Will.I.Am, désormais on a déjà basculé dans un monde où on « Google » quelqu’un, « tweet » quelque chose… les marques sont devenues des verbes dans notre société ». On vend des produits à des marchés. Les marchés, ce sont des constructions humaines. On vend à des constructions humaines parce que l’on sait répondre aux aspirations de ces constructions humaines. L’entreprise n’est pas victime de la crise : l’entreprise fait partie de la solution à la crise.

On peut ainsi évidemment voir le verre à moitié vide: une biodiversité qui s’effondre rapidement, des sociétés qui ne sont pas du tout dans les clous pour atteindre les objectifs de développement durable 2030 et respecter les attentes de l’Accord de Paris, dans un contexte d’explosion des inégalités.

Je propose plutôt de conclure sur une note positive. Toute cela s’est vrai, mais maintenant en 2018, on bascule dans un autre univers: il y a consensus et acceptation partagée qu’il faut se transformer collectivement et rapidement. Et on sait que d’ici 2020 les énergies renouvelables coûteront globalement moins chères que les énergies fossiles. La bascule est en route?

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Auteur de différents ouvrages sur les questions de RSE et développement durable. Expert international reconnu, Farid Baddache travail à l’intégration des questions de droits de l’Homme et de climat comme leviers de résilience et de compétitivité des entreprises. Restez connectés avec Farid Baddache sur Twitter @Fbaddache.

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