Dans le contexte de fragmentation géopolitique en cours, un conseil d’administration français ou européen actif à l’international ne peut plus piloter sa conformité ESG à partir d’un référentiel unique. En prenant quatre grandes juridictions — États-Unis, Royaume-Uni, Union européenne, Chine — on ne peut que constater que chacune avance désormais sur des trajectoires ouvertement divergentes, entre démantèlement fédéral, consolidation par la gouvernance interne, simplification obligatoire et codification progressive. Cette fragmentation n’est pas un simple différend technique entre régulateurs : elle expose les administrateurs à des risques juridiques directement contradictoires selon la juridiction dans laquelle ils siègent ou investissent. Comprendre cette mosaïque devient un prérequis de gouvernance, au même titre que la maîtrise du risque financier ou du risque de réputation. Cet article propose une lecture différenciée, juridiction par juridiction, pour aider les administrateurs à arbitrer entre conformité, matérialité financière et gestion du risque contentieux.
1. États-Unis : démantèlement fédéral et bataille judiciaire sur l’investissement responsable
Le paysage américain se caractérise en 2026 par un mouvement de retrait réglementaire fédéral couplé à une montée en puissance du contentieux privé. La SEC – Securities and Exchange Commission a formellement proposé, le 29 mai 2026, de rescinder dans son intégralité la règle de 2024 sur la publication d’informations climatiques, jamais entrée en vigueur du fait des recours judiciaires devant la Cour d’appel du huitième circuit (communiqué officiel de la SEC). Le président de la SEC, Paul Atkins, a justifié cette orientation par la nécessité de recentrer les obligations de divulgation sur la matérialité financière stricte, en évitant que la Commission ne dicte indirectement le comportement des entreprises. Cette dérégulation fédérale ne dispense toutefois pas les groupes multinationaux d’une vigilance différenciée : certains États fédérés maintiennent des obligations propres de reporting climatique, et les filiales américaines de groupes européens restent soumises à la CSRD dès lors qu’elles franchissent les seuils applicables — un double référentiel que les conseils de groupes internationaux doivent désormais intégrer dans leur cartographie de conformité, comme Ksapa l’a détaillé dans sa comparaison des règles de la SEC avec les normes CSRD, ESRS et IFRS.
Le second front, plus structurant pour la gouvernance des conseils, se joue devant les juridictions fédérales sur le terrain du droit des retraites (ERISA). Le jugement rendu par le juge Reed O’Connor dans l’affaire Spence v. American Airlines a marqué un tournant : la cour a estimé que la compagnie aérienne avait manqué à son devoir de loyauté fiduciaire en laissant BlackRock exercer un vote par procuration et un engagement actionnarial orientés par des considérations ESG, sans encadrement suffisant de la part du comité de gestion du plan de retraite. La décision finale, rendue le 30 septembre 2025, n’a pas donné lieu à des dommages et intérêts faute de préjudice financier démontré, mais elle a imposé une injonction permanente interdisant à American Airlines d’autoriser tout vote par procuration motivé par des considérations non pécuniaires (analyse de Bloomberg Law). Ce précédent ouvre la voie à une multiplication des recours privés contre les administrateurs de plans de retraite qui délèguent leur politique de vote sans supervision documentée — un risque directement opposé à celui que courent les administrateurs de sociétés cotées en Europe, où l’absence de politique de vote responsable devient au contraire un point d’attention des investisseurs institutionnels.
Pour un conseil d’administration siégeant à la fois sur des mandats américains et européens, cette divergence n’est pas anecdotique. Elle implique une différenciation explicite des politiques d’engagement actionnarial et de gestion des plans de retraite selon la juridiction, documentée et justifiée au cas par cas plutôt que pilotée par un principe ESG unique — un exercice que Ksapa a exploré à travers la question du coût total de possession de l’investissement ESG, qui distingue la valeur stratégique de la démarche ESG des recours administratifs mal calibrés. Cette recalibration américaine s’inscrit par ailleurs dans un climat plus large de tensions commerciales et de remise en cause du multilatéralisme, où chaque grande économie tend à redéfinir unilatéralement ses propres règles du jeu, comme le rappelle l’analyse de Ksapa sur les choix stratégiques du commerce mondial. Enfin, sur le plan de la gouvernance interne, les principes d’articulation entre conseil d’administration et facteurs de durabilité restent transposables au contexte américain, à condition d’être adaptés au vocabulaire de la matérialité financière plutôt qu’à celui de la double matérialité, comme le souligne Ksapa dans son article sur ce qui change en matière de gouvernance avec la CSRD.
2. Royaume-Uni : consolidation par la gouvernance interne plutôt que par la loi
Le Royaume-Uni suit une trajectoire distincte, ni alignée sur le retrait américain, ni sur la codification obligatoire européenne. Plutôt que d’imposer un nouveau cadre légal de reporting climatique, l’approche britannique consolide un dispositif de place fondé sur la gouvernance interne des sociétés. La disposition centrale de cette évolution, la Provision 29 du Code de gouvernance d’entreprise du Royaume-Uni (édition 2024), impose désormais aux conseils d’administration de formuler une déclaration formelle sur l’efficacité de leurs contrôles internes matériels, financiers comme non financiers. Cette disposition s’applique aux exercices ouverts à compter du 1er janvier 2026, avec un premier reporting effectif attendu en 2027, ainsi que le confirme le Financial Reporting Council dans la version en vigueur du Code de gouvernance d’entreprise du Royaume-Uni.
Contrairement à une comparaison parfois établie avec le Sarbanes-Oxley Act américain, la Provision 29 ne requiert aucune attestation de l’auditeur externe : c’est le conseil lui-même qui formule sa déclaration à partir de sa propre revue des risques et de son propre dispositif de contrôle, sur une base de type « se conformer ou s’expliquer ». En parallèle, le gouvernement britannique met en place un régime intérimaire non législatif de supervision de l’assurance des données de durabilité, piloté par le Financial Reporting Council, en vue d’un régime statutaire ultérieur — une architecture volontairement graduelle et pilotée par la profession plutôt que par la loi, détaillée dans la veille juridique de Macfarlanes.
Pour les conseils d’administration de groupes franco-britanniques, cette approche impose une lecture double. D’une part, la déclaration de contrôles matériels doit être alimentée par une gouvernance des données ESG suffisamment robuste pour que les administrateurs puissent l’assumer personnellement — un exercice qui rejoint les principes déjà éprouvés dans le contexte de la CSRD sur le rôle du conseil dans la double matérialité, que Ksapa a documenté dans son article sur le rôle des conseils d’administration à l’ère de la CSRD. D’autre part, l’absence d’obligation légale de reporting climatique équivalente à la CSRD signifie que les filiales britanniques de groupes français échappent, sur le strict plan britannique, à une contrainte que leur maison-mère continue de porter au niveau du groupe consolidé — un point de vigilance que les administrateurs doivent documenter explicitement dans leur cartographie de gouvernance, dans la continuité des enjeux déjà identifiés par Ksapa sur le rôle du conseil d’administration face aux enjeux climatiques et humains. Ce mode de régulation par la gouvernance plutôt que par la contrainte légale directe illustre une troisième voie, distincte à la fois du retrait fédéral américain et de la codification obligatoire de l’Union européenne.
3. Union européenne et Chine : deux trajectoires de codification qui avancent, chacune à son rythme
Si les États-Unis démantèlent et le Royaume-Uni consolide par la gouvernance, l’Union européenne et la Chine partagent un point commun structurant : toutes deux avancent vers une obligation légale de reporting, sans y renoncer, mais en ajustant fortement le rythme et l’ampleur de leur mise en œuvre.
Côté européen, le paquet Omnibus I, formellement adopté et publié au Journal officiel de l’Union européenne le 26 février 2026, a profondément recalibré la CSRD et la CSDDD sans les abroger. Les États membres disposent d’un an après l’entrée en vigueur de la directive pour la transposer en droit national. Surtout, la Commission européenne a adopté le 3 juillet 2026 des normes ESRS révisées, plus courtes et simplifiées, ainsi qu’une nouvelle norme volontaire de reporting pour les entreprises non soumises à la CSRD, avec un plafond explicite sur les informations que les grandes entreprises peuvent exiger de leur chaîne de valeur (communiqué officiel de la Commission européenne). Ksapa a suivi pas à pas cette trajectoire, depuis l’annonce initiale du paquet Omnibus et sa réduction de la charge de reporting pour une large majorité des entreprises jusqu’à ses attendus détaillés, en passant par l’analyse de la révision des normes ESRS et par un décryptage plus critique de la manière dont la CSDDD s’est trouvée recalibrée, notamment sur l’abandon d’un régime harmonisé de responsabilité civile — un recul significatif par rapport à l’ambition initiale du texte. Le devoir de vigilance français, antérieur de plusieurs années à la directive européenne, continue quant à lui de produire une jurisprudence propre, et Ksapa observe que la médiation s’impose progressivement comme alternative pragmatique au contentieux dans un nombre croissant de situations, comme le montre son bilan sur dix ans de devoir de vigilance.
Côté chinois, la trajectoire est celle d’une montée en puissance progressive mais déterminée. Les trois bourses chinoises (Shanghai, Shenzhen, Pékin) ont mis en place des lignes directrices de reporting ESG obligatoire pour les grandes capitalisations et les sociétés à double cotation à compter de 2026, dans la continuité des normes de base publiées par le ministère des Finances chinois en décembre 2024. Plus de 400 grandes sociétés cotées doivent ainsi publier leur premier rapport de durabilité obligatoire portant sur l’exercice 2025, avec une généralisation progressive du dispositif visée à l’horizon 2030 (analyse de China Briefing). Ksapa a suivi la publication de la première norme climatique chinoise et souligne que l’architecture ESG chinoise évolue rapidement vers des exigences contraignantes, créant à la fois des défis et des opportunités pour les multinationales exposées à la Chine, dans son article sur la norme climatique chinoise CSDS en action. Une comparaison plus systématique des normes CSDS, CSRD et ISSB permet par ailleurs de mesurer combien le référentiel chinois, tout en s’inspirant explicitement des standards internationaux, conserve des spécificités propres au contexte réglementaire national, comme le détaille Ksapa dans son comparatif des normes ESG chinoises.
Pour un conseil d’administration, cette double dynamique de codification progressive impose un exercice de priorisation différent de celui requis face au retrait américain ou à la gouvernance britannique : il ne s’agit plus de savoir si une obligation légale existera, mais d’anticiper son calendrier et son degré d’exigence. Cet exercice rejoint les réflexions plus anciennes de Ksapa sur la nécessité de coordination entre régulateurs nationaux et régionaux pour éviter la multiplication de standards divergents, déjà identifiée dès les travaux menés avec l’université de Yale sur l’harmonisation du reporting extra-financier, ainsi que dans l’analyse plus récente des différences entre ISSB et CSRD, qui reste une grille de lecture utile pour situer où se positionnera, à terme, le référentiel chinois.
Ce que cela implique pour la gouvernance des conseils
La conclusion pratique pour un conseil d’administration français ou européen actif à l’international n’est pas de choisir un référentiel ESG unique à appliquer partout, mais d’organiser une gouvernance de la conformité différenciée par juridiction, documentée et justifiée localement. Cela suppose de cartographier, filiale par filiale, le régime applicable — dérégulation fédérale doublée d’un risque fiduciaire spécifique aux États-Unis, déclaration de contrôles internes pilotée par le conseil lui-même au Royaume-Uni, codification obligatoire mais recalibrée dans l’Union européenne, montée en puissance progressive en Chine — plutôt que de piloter la conformité par un principe ESG global descendant. C’est cette approche différenciée, plutôt qu’un référentiel unique, qui permettra aux administrateurs de transformer une fragmentation réglementaire subie en un exercice de gouvernance maîtrisé.
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CEO and Co-Founder of Ksapa. Member of sustainability boards at major industrial groups and impact investment committees. Drawing on 25 years of experience working with multinationals, mid-size and small businesses across value chains, governments, and international organizations, Farid Baddache focuses on integrating human rights, climate, and ESG governance as drivers of business resilience and competitiveness. Author of several books on sustainability and responsible business. Connect on Bluesky @faridbaddache.bsky.social



