La neutralité carbone, clef de voute d’économies sous contrainte climatique

Les inquiétudes quant à l’efficacité d’objectif de neutralité carbone sont pleinement justifiées. Décider d’actions à court terme tout en assumant ses responsabilités vis-à-vis de l’Accord de Paris exige des entreprises et investisseurs qu’ils adoptent des objectifs de réduction drastique de leurs émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2030… si ce n’est avant. Ils doivent procéder en se conformant à des standards solides et indexés sur la science. Dans cet article, Ksapa examine dans quelle mesure les approches de neutralité carbone offrent un levier crédible pour construire des économies sous contrainte climatique croissante. 

La démultiplication des engagements de neutralité carbone 

Les principaux acteurs désormais de la partie 

Réunie par les Nations unies, l’alliance pour une banque neutre en carbone rassemble 43 banques de 23 pays, qui représentent ensemble 28 500 milliards de dollars d’actifs. Elles se sont engagées par ce biais à aligner leurs portefeuilles de prêts et d’investissements sur un objectif de zéro émission nette d’ici à 2050. Il ne s’agit là que d’une des nombreuses initiatives de neutralité carbone lancées ces 2 dernières années.  

Aux États-Unis, le gouvernement fédéral et les différents États ont pris des engagements à long terme en matière d’émissions nettes nulles. Près des deux tiers du PIB mondial sont désormais couverts par une forme d’engagement climatique chiffré.  

Les entreprises et investisseurs ont rapidement suivi le mouvement. Plus de 2 100 des plus grandes entreprises du monde ont adopté des objectifs de neutralité carbone dans le cadre de la campagne Race to Zero sous l’égide de l’ONU. Parallèlement, des gestionnaires et propriétaires d’actifs représentant des milliards de dollars se sont engagés à développer des portefeuilles à émissions nettes nulles avant 2050.  

Ces diverses prises de position ont contribué à débloquer des milliards de dollars d’investissements. Et ce, dans les infrastructures et les innovations à faible émission de carbone. Elle ont également favorisé l’essor d’un tout nouvel écosystème d’activistes, universitaires, régulateurs, investisseurs, politiciens et dirigeants d’entreprise, qui travaillent de concert pour traduire ces ambitions de long terme en stratégies de décarbonisation crédibles à court terme. 

De bonnes raisons d’espérer 

A la suite de l’accord de Paris, les scientifiques ont généralisé l’idée que nous ne devrions pas seulement nous efforcer d’atteindre un scénario de réchauffement climatique de 2°C mais plutôt viser le 1,5°C. Le but est ainsi d’atteindre un équilibre entre émissions anthropiques dans l’atmosphère et absorptions par les puits de gaz à effet de serre durant la seconde moitié de ce siècle, dans un langage diplomatique préservant les îles du Pacifique condamnées les premières par une inaction climatique dépassant les fameux 1,5°C.  

Quoiqu’il en soit, décider de tels objectifs a déclenché l’une des mutations d’entreprises les plus rapides et les plus conséquentes dignes d’une nouvelle révolution industrielle.  

Enfin, l’administration Biden s’est engager dans un immense programme de développement de son infrastructure et de création d’emplois pour le travailleur américain. Le fait que la question climatique soit un levier clef de son approche marque la victoire ultime de l’une des campagnes environnementales les plus efficaces de l’histoire. 

De féroces critiques parmi les activistes 

Nombre d’activistes et de scientifiques influents émettent cependant de fortes critiques à l’encontre de ces engagements de neutralité carbone. 

Neutre en carbone ne veut pas (vraiment) dire zéro émission 

Il ne se passe pas un jour sans que mon compte Twitter n’affiche de nouveaux engagements. Une tendance qui se heurte à un assaut non moins conséquent de critiques.  

Mais pourquoi les activistes du climat assimilent-ils ces engagements de neutralité carbone à du greenwashing ? Que signifie au juste cette neutralité carbone par opposition au zéro émission ? La réaction de Greta Thunberg est sans appel : les objectifs de neutralité carbone seraient « utilisés comme autant d’excuses pour reporter l’action à plus tard ».

Evaluer le sérieux des engagements, science à l’appui 

Les critiques des stratégies de neutralité carbone sont le plus souvent justifiées, pour au moins 3 raisons : 

1. La science du climat n’offre aucun équivoque : il faut y aller franchement et radicalement

Nos économies doivent impérativement devenir neutres en carbone et ce, bien avant 2050. Ce tournant doit en réalité être assuré entre 2030 et 2035 pour freiner significativement les émissions de GES et viser une trajectoire de réchauffement climatique à 1,5°C. Il faut à ce titre rappeler que l’Accord de Paris relevait d’un processus diplomatique : la date butoir de 2050 a été retenue pour obtenir le consensus autour d’un maximum de parties prenantes. 

Six ans après la COP21, nous sommes plus proches d’un réchauffement climatique de 3°C – dans les scénarios de loin les plus optimistes. Partant, tout objectif de neutralité carbone qui ne contribuerait pas à contribuer à enrayer la tendance d’ici la fin de la décennie serait contreproductif… voire trompeur. 

2. Les engagements lointains n’engagent qu’une adhésion lointaine

La plupart des décideurs qui publient aujourd’hui des ambitions à l’horizon 2040 auront sans doute pris leur retraite bien avant.  

Ksapa est régulièrement sollicitée pour développer les stratégies climatiques de diverses entreprises du classement Fortune 500 et d’investisseurs de renom. Nous ne saurions trop souligner que nous ne connaissons pas quelles technologies et stratégies de fusion ou d’acquisition détermineront l’environnement climatique au-delà des 5 prochaines années.  

Pour exemple, le secteur de l’édition a, dès les années 2010, massivement investi dans la décarbonisation de ses imprimeries. Depuis, nombre de livres – et particulièrement les collections tournées vers le management ou l’éducation – ont opté pour le format e-book. L’empreinte carbone correspondante a radicalement changé : elle a été transférée des imprimantes aux serveurs. 

  1. Porter les transformations radicales au cœur des stratégies de neutralité carbone 

Notre monde est de plus en plus soumis à des contraintes climatiques. Il ne peut donc y avoir de stratégie de neutralité carbone crédible qui ne s’efforce de dissocier les modèles d’entreprise et de création de valeur de la consommation de ressources. Si les stratégies de neutralité carbone esquivent les choix difficiles et laissent les transformations radicales à la prochaine génération de décideurs, elles desservent leur entreprise, les parties prenantes… et ne font pas la preuve d’une compréhension de la nouvelle donne climatique à sa juste mesure. 

Des objectifs mouvants portés par des stratégies bancales

Les critiques portent généralement sur le fait que les stratégies de neutralité carbone ne feraient que perpétuer le statu quo. En d’autres termes, le problème réside dans le fait de publier des ambitions trop tièdes avec des trajectoires mal définies. Ce type d’approche ne confèrerait en effet que trop peu de clarté sur ce qui doit être fait pour atteindre la neutralité carbone et dans quels délais. A titre d’exemple, l’Allemagne a unilatéralement décidé en mai 2021 d’avancer sa feuille de route de neutralité carbone à 2045. Elle prendrait alors 5 ans d’avance sur l’objectif déclaré par l’Union européenne. Est-ce bien ou pas? En tous cas, pour des activistes, cela veut dire qu’un objectif à 2045 n’est finalement pas très crédible puisqu’il y a peu il portait sur 2050. Donc pourquoi pas 2030 et pourquoi pas un autre objectif? Bref : des objectifs mouvants n’ouvrent pas la porte au débat serein et constructif dont les stratégies climatiques ont pourtant évidemment besoin.

Ces décisions se prêtent à une autre forme de critique : changer d’horizon temporel tend à remettre en cause la robustesse des stratégie de neutralité carbone sous-jacentes. Des organisations comme Carbon Tracker et CDP ont d’ailleurs critiqué à plusieurs reprises les engagements de neutralité carbone de diverses grandes entreprises et investisseurs trop dépendants d’activités à forte intensité de carbone. En cause, l’absence de stratégies crédibles pour progressivement réduire leurs infrastructures fossiles et pivoter suffisamment rapidement vers les technologies dites propres. 

Favoriser de crédibles approches de neutralité carbone 

Cela dit, il y a 3 bonnes raisons pour ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain : 

  1. Inertie. Toute personne qui aura comme moi passé un temps significatif à travailler au sein de grandes installations industrielles très carbonées comprend qu’elles ne peuvent pas enclencher une transition décarbonée en quelques mois. L’idée est certes alléchante mais les activités économiques ont en réalité besoin de temps pour absorber ce type de transformation. 
  1. Dissonance cognitive. Rappelons que nous menons tous une vie à forte intensité de carbone. Il est trop facile de pointer les gros émetteurs de carbone du doigt. En revanche, nous pouvons (et devrions) tous travailler à notre propre neutralité carbone. Après tout, le secteur privé, lui, prend des engagements publics en la matière. Comment nos modes de consommation, nos votes, nos activités de salariés ou parties prenantes dans la vie économique – acheteurs, clients par exemple – illustrent réellement notre souci individuel et collectif du bas carbone face au triptyque prix / coût / délais de nos décisions du quotidien ?
  1. Alignement interne. Les stratégies de neutralité carbone induisent d’engager une démarche au long cours plus que tout autre chose. Changer d’objectifs ou manquer de robustesse dans sa stratégie ne constitue pas nécessairement un problème… tant que les entreprises s’engagent à explorer, mettre en œuvre, travailler le retour d’expérience, apprendre. Au contraire, plus les stratégies climatiques sont soumises à un processus de retouches et d’amélioration continue, plus elles seront en phase avec les exigences de leur écosystème. Ce n’est qu’à ce prix qu’elles pourront durablement avancer dans la voie de la neutralité carbone. C’est d’ailleurs ce travail d’alignement interne qui permet de lever les questions d’inertie et de dissonance cognitive – certes au risque de s’inscrire dans une temporalité trop longue pour créer l’urgence donc la cause climatique a besoin.

La neutralité carbone ne sera-t-elle qu’un début ? 

Les architectes de l’Accord de Paris et les nombreuses entreprises du monde entier en cours de transformation ont œuvré pour établir un cadre de réflexion constructif. Ils ont finalement permis aux parties prenantes de progresser vers la décarbonation de leurs activités, tout en restant attentives aux incertitudes et aux résistances sous-jacentes. 

L’essentiel de l’industrie automobile mondiale s’est notamment engagé publiquement à électrifier ses produits. Les énergies renouvelables sont devenues incontournables dans une majorité de marchés internationaux – les Etats-Unis devraient voir le plan Biden injecter 2,5 trillions de dollars dans la décennie sur les renouvelables par exemple. Les lois nationales sur le climat augmentent par ailleurs la pression sur les marchés. Avant la crise de la Covid-19, les adolescents manifestaient tous les vendredis en faveur de l’action climatique. En parallèle, des milliards de liquidités circulent, aux États-Unis comme en Europe, pour soutenir l’innovation et décarboner les infrastructures. Bref : une révolution industrielle est indubitablement en cours.

La neutralité carbone n’est en fin de compte qu’une goutte d’eau dans une vague de transformations radicales et profondes qui façonnent la décennie en cours.  

Se fier à l’argument scientifique de la neutralité carbone 

Les stratégies de neutralité carbone répondent enfin à de solides arguments scientifiques. 

Freiner le réchauffement climatique impliquer d’enrayer l’augmentation des concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Il s’agit pour ce faire d’équilibrer les émissions de GES dans l’atmosphère et leur absorption. Ramener la température sur la planète à son niveau préindustriel exige que les taux d’absorption soient plus élevés que les taux d’émission. Tenir la promesse du zéro émission – voire d’aller “au-delà de zéro” répond déjà à cette logique scientifique et il est utile de le rappeler.  

On pourrait tout aussi bien argumenter que l’équilibre ne saurait être atteint qu’en stoppant totalement les émissions anthropiques de GES. On tiendrait là un « zéro effectif ». Des émissions de GES liées par exemple à l’agriculture restent inévitables. Sans parler de la gageure technique de décarboner entièrement un grand nombre d’activités industrielles critiques (transport, alimentation, logement…). Ce serait encore tout autre chose d’opérer ces transformations dans la décennie. Cet hypothétique « zéro effectif » oscille donc entre l’invraisemblable et l’impossible, en identifiant les espaces sur lesquels pousser la négativité carbone pour freiner la trajectoire climatique systémique en cours. 

Nous pouvons (et devons) plutôt faire valoir que l’absorption nécessaire de GES est réalisable. Nous sommes encore en mesure de déterminer le degré de neutralité auquel nous pouvons nous astreindre dans nos stratégies climatiques. La raison en est que le concept peut donc être scientifiquement solide. 

Opérationnaliser les engagements de neutralité carbone 

Les instances de gouvernance qui cadrent les concepts de neutralité carbone sont partis de loin, mais ne cessent de s’améliorer à l’écoute de leurs parties prenantes – dont les activistes autant que les entreprises et les investisseurs.

Institutional Investors Group on Climate Change a ainsi récemment publié un cadre de référence. Le document définit comment développer des stratégies de portefeuille neutres en carbone, en sécurisant des réductions d’émissions effectives.  

La campagne Race to Zero a de même renforcé ses critères en 2021 pour préparer la COP26. Les entreprises qui y ont souscrit doivent désormais clarifier des objectifs intermédiaires robustes, lancer des actions immédiates pour réduire leurs émissions et ne miser sur la compensation carbone que pour gérer leurs émissions résiduelles.  

3 questions pour structurer les stratégies de neutralité carbone 

Trois questions simples permettent de concevoir des approches de neutralité carbone crédibles : 

1. Travailler au-delà de l’Accord de Paris 

Ne pas se cacher derrière l’Accord de Paris pour n’imiter que le consensus général ainsi généré. 

Misez sur la décarbonation avant tout parce que vous comprenez à quel point la décarbonation est urgente pour votre entreprise et vos actifs. Les incertitudes liées au changement climatique ne feront en effet que croître. L’horizon 2050 est trop lointain pour être concret pour chacun d’entre nous. Fixez plutôt des objectifs ambitieux pour une transformation radicale d’ici à 2030 – 2035 au plus tard. 

2. Clarifier les points d’actions et les points d’inertie

Comment différencier des émissions “inévitables” et “résiduelles” ? Qu’est-ce qu’une politique de compensation ou un puits de carbone “crédible” ? Ce n’est qu’une fois qu’elle aura précisé ces concepts qu’une organisation pourra décider pour quelles activités viser le zéro émission nette. Et ainsi savoir, lesquelles devront être entièrement décarbonées.  

Une bonne façon de ne pas saper le concept de neutralité carbone et d’en clarifier davantage les contours. Cela passe notamment par un dialogue renouvelé avec ses parties prenantes. Une fois qu’elles auront obtenu un consensus autour de plans de décarbonation cohérents, les organisations seront sur la bonne voie pour développer de solides stratégies de neutralité carbone. De là, il s’agira d’aligner les équipes internes sur la classification opérationnelle des émissions inévitables ou résiduelles. Sur cette base, les entreprises pourront en dernier recours explorer les options de compensation ou séquestration de carbone. 

3. Réexaminer les objectifs et stratégies de neutralité carbone tous les 3 ans 

Oui: tous les 3 ans.  

Notre environnement évolue rapidement, sans parler du paysage réglementaire international. Les investisseurs décuplent également leurs efforts de décarbonation. Des technologies et solutions financières innovantes donnent lieu chaque année à de nouvelles opportunités. Ksapa tire notamment parti des liquidités disponibles pour amplifier des programmes de transition énergétique tout au long des chaînes de valeur des entreprises. 

Compte tenu du sentiment d’urgence croissant et des pressions du marché, les efforts d’alignement internes donneront très probablement lieu à des transformations climatiques plus ambitieuses encore. 

Conclusion 

La neutralité carbone offre un cadre de réflexion pour accélérer les transformations et s’adapter à un monde sous contrainte climatique. Bien que justifiées, ses critiques ne doivent pas sous-estimer la complexité et l’inertie de nos systèmes. Ksapa a donc formulé trois conseils simples pour faire de sa stratégie de neutralité carbone un outil de progrès plutôt qu’une source de tensions. Anticiper la crise climatique appelle en effet à l’émulation… bien plus qu’aux sarcasmes des critiques.  

Auteur de différents ouvrages sur les questions de RSE et développement durable. Expert international reconnu, Farid Baddache travail à l’intégration des questions de droits de l’Homme et de climat comme leviers de résilience et de compétitivité des entreprises. Restez connectés avec Farid Baddache sur Twitter @Fbaddache.

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