Personne ne peut dire aujourd’hui à quoi ressembleront les rapports de force géopolitiques façonnant les impératifs stratégiques et réglementaires des entreprises et des investisseurs à court et moyen terme. Le contexte est volatil. Les seuils bougent, les calendriers glissent, les majorités politiques changent d’avis sur l’ambition à donner à des orientations réglementaires. Les tensions commerciales internationales rebattent les cartes des chaînes de valeur presque trimestre après trimestre. Face à cette incertitude, la tentation est grande de temporiser, d’attendre que le brouillard se dissipe avant d’investir sérieusement dans la gouvernance ESG. C’est pourtant l’inverse qui est vrai : dans un contexte aussi mouvant, construire dès maintenant une gouvernance ESG solide est l’un des placements de ressources les plus sûrs qu’une entreprise puisse faire, quel que soit le scénario auquel faire face.
1. Le flou réglementaire ne change pas la demande sous-jacente
Le socle légal existe déjà, et il ne disparaîtra pas même si son périmètre bouge. La France a transposé la CSRD par l’ordonnance n° 2023-1142 du 6 décembre 2023, qui encadre durablement la publication et la certification des informations de durabilité par les sociétés commerciales. Les normes ESRS elles-mêmes ont été adoptées par la Commission européenne sur la base des travaux de l’EFRAG, qui continue d’accompagner leur mise en œuvre à travers guides et FAQ. Que le paquet de simplification relève ou non les seuils d’application, cette architecture réglementaire reste le point de référence pour des années : un texte transposé en droit national, des normes déjà publiées au Journal officiel de l’Union européenne, une autorité technique installée et un régulateur boursier mobilisé ne s’effacent pas au gré d’un débat parlementaire, même s’ils peuvent en être ajustés.
Ce qui ne bougera pas davantage, c’est la pression commerciale. Même une entreprise qui sortirait demain du périmètre direct de la CSRD continuera de recevoir des demandes de données ESG de la part de ses banques, de ses clients grands comptes ou de ses investisseurs, qui eux restent tenus par leurs propres obligations. L’AMF rappelle que la CSRD vise justement à améliorer la disponibilité et la qualité des informations de durabilité pour l’ensemble du marché, un objectif qui survivra à n’importe quel ajustement de calendrier. Comme le détaille Ksapa, les normes de gouvernance ESRS G1 à G4 couvrent des sujets — éthique des affaires, lutte anti-corruption, contrôle interne — que plus aucune entreprise sérieuse ne peut se permettre d’ignorer, indépendamment du texte qui les rend obligatoires. Un système de contrôle interne solide, un mécanisme d’alerte fonctionnel ou une politique anti-corruption documentée protègent l’entreprise bien au-delà du seul risque de non-conformité réglementaire : ils réduisent aussi le risque opérationnel, réputationnel et financier propre à l’entreprise, quel que soit le texte en vigueur.
Le calendrier de bascule NFRD-vers-CSRD que Ksapa a détaillé dès 2024 a certes été révisé depuis, mais la trajectoire de fond — davantage de transparence attendue par les marchés — n’a pas changé de sens. Il en va de même pour le paquet des douze normes ESRS que Ksapa résume : que leur contenu soit simplifié ou non dans les mois à venir, la logique de structuration — climat, biodiversité, enjeux sociaux — restera la grille de lecture dominante pour évaluer une entreprise sur la durée. Autrement dit, chaque ajustement réglementaire redessine les contours, mais ne remet jamais en cause la direction générale : plus de données, mieux tracées, plus souvent demandées. Une entreprise qui construit sa gouvernance ESG en misant sur cette direction de fond, plutôt que sur le libellé exact d’un article susceptible d’être renégocié dans dix-huit mois, prend un pari nettement plus sûr que celle qui attend une version définitive du texte avant d’agir.
2. Les compétences construites aujourd’hui résistent à tous les scénarios
C’est là l’argument central considérant l’investissement dans la gouvernance ESG comme un investissement sûr et dans lequel on ne se trompe pas : une gouvernance ESG bien construite n’est pas un pari sur un texte de loi précis, c’est un investissement dans des capacités transférables. La méthode de double matérialité que Ksapa décrit — identifier les enjeux matériels, documenter les critères, tracer les débats internes — reste utile que l’entreprise reporte sous CSRD stricte, sous une version simplifiée, ou même sous un cadre volontaire. Ce n’est pas une compétence jetable liée à un article de règlement ; c’est une manière de prioriser les risques qui a de la valeur en toutes circonstances, y compris pour des décisions qui n’ont rien de réglementaire — choix d’implantation, sélection de fournisseurs, arbitrages d’investissement. Avec une lecture qui peut s’inscrire dans des lignes financières comme nous le montrons dans l’exemple de Shein.
Le même raisonnement s’applique au devoir de vigilance. Ksapa rappelle que la CS3D s’appuie sur des référentiels internationaux — Principes directeurs des Nations Unies, lignes directrices de l’OCDE — qui existaient avant la directive et lui survivront quelle que soit sa trajectoire finale. Qu’une entreprise soit ou non directement soumise à la CS3D selon la version des seuils retenue, disposer d’un processus de diligence raisonnable structuré protège contre des risques réels : incidents fournisseurs, contentieux, perte de confiance d’un client. Ksapa observe que même les entreprises qui ne sont pas certaines d’entrer dans le périmètre légal ont intérêt à conduire cet exercice, car l’évaluation de la matérialité d’impact leur sert aussi à documenter des décisions commerciales et à anticiper des exigences contractuelles imposées par des clients. Ce type de préparation ne se dévalue jamais : même si le seuil final exempte l’entreprise, elle disposera d’un dossier de risques fournisseurs directement réutilisable pour rassurer un prêteur, répondre à un appel d’offres ou éviter un incident qui n’aurait rien attendu la fin des négociations européennes.
Le compromis politique trouvé sur la CSDDD, que Ksapa qualifie de « compromis », illustre bien ce point : le texte a été discuté, révisé, retardé, mais les grandes entreprises qui avaient déjà commencé à construire leur système de diligence raisonnable n’ont pas eu à repartir de zéro à chaque évolution du texte — elles ont simplement ajusté le périmètre. À l’inverse, celles qui avaient attendu la version définitive du texte pour commencer se retrouvent aujourd’hui en position de rattrapage face à des clients et partenaires qui, eux, n’ont pas attendu. Ksapa observe que la pression sur les chaînes d’approvisionnement complexes vient d’ailleurs de sources multiples et non coordonnées — loi française de 2017, réglementations chinoises, exigences des donneurs d’ordre — ce qui rend une capacité de diligence raisonnable généraliste plus rentable qu’une conformité étroitement calée sur un seul texte. Diversifier ses fondations réglementaires revient, en somme, à diversifier un portefeuille : miser sur un seul texte expose davantage au risque politique que construire une capacité robuste à plusieurs cadres à la fois, capable d’absorber un durcissement comme un assouplissement sans perdre sa valeur.
Le paquet de simplification adopté par le Conseil de l’Union européenne en février 2026 relève certes les seuils d’application directe de la CSRD, mais il ne supprime ni la certification des informations de durabilité pour les entreprises restant dans le périmètre, ni la demande de données ESG venant des partenaires financiers. La FAQ de la Haute Autorité de l’Audit continue de préciser les modalités de certification par un commissaire aux comptes ou un organisme tiers indépendant — un processus qui, quel que soit le calibrage final des seuils, restera exigeant sur la traçabilité des données pour toutes les entreprises qui y seront soumises, et qui pénalisera d’autant plus durement celles qui auront choisi d’attendre pour s’y préparer.
3. Bien investir maintenant : privilégier ce qui reste solide, quel que soit le scénario
La bonne stratégie d’investissement, dans un environnement aussi incertain, consiste à privilégier les briques réutilisables plutôt que les réponses ponctuelles calées sur la version actuelle d’un texte. C’est particulièrement vrai pour la gouvernance du conseil d’administration. Ksapa observe que la formation des administrateurs aux enjeux ESG — climat, biodiversité, devoir de vigilance — a une valeur qui dépasse largement l’obligation réglementaire précise qui l’a déclenchée : un conseil capable de challenger sérieusement une analyse de double matérialité restera un atout, que le texte qui impose cette analyse soit renforcé, simplifié ou remplacé. Cette compétence collective, une fois acquise, ne se perd pas au gré des arbitrages politiques nationaux ou européens : elle continue de produire de la valeur pour l’entreprise dans ses décisions stratégiques ordinaires.
Sur le plan méthodologique, Ksapa recommande de tirer parti de la marge de manœuvre offerte par la simplification omnibus non pas pour réduire l’effort, mais pour concentrer les ressources sur les sujets réellement matériels, ce qui rend l’investissement plus efficace indépendamment de la version finale du texte. De la même manière, apprendre à concilier la CSRD avec l’ISSB, comme le propose Ksapa, constitue un investissement rentable dans tous les scénarios géopolitiques : que l’Europe reste le fer de lance normatif ou que le centre de gravité se déplace vers un cadre plus proche de l’ISSB porté par les marchés anglo-saxons, une entreprise qui maîtrise déjà les deux référentiels n’aura pas à reconstruire sa gouvernance de données de zéro.
Cette logique de cohérence rejoint l’esprit originel de la CSRD, que Ksapa rappelle avoir été pensée pour s’articuler avec le cadre juridique préexistant — taxonomie européenne, SFDR — précisément afin de réduire la complexité et les duplications, un objectif qui reste pertinent quelle que soit la suite politique donnée au texte. Sur le plan opérationnel, la méthode en trois étapes que Ksapa propose — identifier les indicateurs matériels, organiser l’agrégation des données, bâtir un processus de vérification — reste valable indépendamment du format final retenu par le régulateur, car elle décrit une discipline de gouvernance de la donnée, pas une simple conformité à un article précis. Cette discipline trouve son retour sur investissement rapidement par ailleurs : une entreprise capable de tracer ses données de bout en bout gagne du temps sur chaque cycle de reporting suivant, quelles que soient les modifications apportées au texte entre-temps.
Enfin, l’attention portée par l’AMF aux priorités de supervision de l’ESMA rappelle que les régulateurs continueront, année après année, à examiner la matérialité, le périmètre de reporting et la chaîne de valeur — des points sur lesquels une entreprise bien préparée aujourd’hui n’aura jamais à rattraper un retard, quels que soient les ajustements de forme à venir. Ce suivi régulateur constant est en réalité une bonne nouvelle pour qui investit maintenant : il garantit que l’effort ne sera jamais entièrement perdu, puisque la vigilance des autorités de marché ne faiblira pas, quelle que soit l’issue politique du débat sur les seuils.
En pratique
Dans un paysage aussi instable — textes réglementaires en cours de renégociation, tensions géopolitiques qui redessinent les chaînes de valeur, majorités politiques qui changent d’avis sur l’ambition climatique — il serait tentant de considérer la gouvernance ESG comme une dépense discrétionnaire à reporter jusqu’à ce que les règles se stabilisent. C’est un mauvais calcul, pour une raison simple : contrairement à un investissement financier classique, ce placement de ressources ne dépend d’aucun pari sur la direction que prendra le débat politique. Les compétences qui comptent réellement — traçabilité des données, méthode de double matérialité, diligence raisonnable structurée, conseil d’administration formé — ne dépendent pas d’un seuil précis ni d’une date d’entrée en vigueur : elles créent de la valeur dès aujourd’hui, en réduisant le risque commercial, en rassurant les partenaires financiers et en évitant un rattrapage coûteux le jour où le texte applicable se stabilise enfin.
Investir maintenant dans ces fondations, plutôt que d’attendre une clarté réglementaire qui ne viendra sans doute jamais totalement, reste l’un des placements de ressources les plus sûrs qu’une entreprise puisse faire cette année. Le brouillard réglementaire, géopolitique et politique n’est pas près de se dissiper complètement ; la valeur d’une gouvernance ESG bien construite, elle, ne dépend d’aucune de ces incertitudes pour exister.
CEO and Co-Founder of Ksapa. Member of sustainability boards at major industrial groups and impact investment committees. Drawing on 25 years of experience working with multinationals, mid-size and small businesses across value chains, governments, and international organizations, Farid Baddache focuses on integrating human rights, climate, and ESG governance as drivers of business resilience and competitiveness. Author of several books on sustainability and responsible business. Connect on Bluesky @faridbaddache.bsky.social



