Investir dans l'information financière relative à la biodiversité et la nature

Investir dans l’information financière sur la biodiversité et le capital naturel

La crise de la Covid-19 a apporté des preuves scientifiques de l’importance du capital naturel. Un groupe de travail sur les informations financières liées à la nature devrait donc fournir un cadre consensuel. Sur cette base, entreprises et investisseurs pourront rendre pleinement compte de leurs efforts de préservation de la biodiversité d’ici à 2023. C’est certes encourageant, mais plus vite nous agirons sur l’appauvrissement exponentiel de la biodiversité, mieux ce sera. Un cadre de reporting ne prouve d’ailleurs pas que les entreprises et les investisseurs comprennent et agissent à la hauteur des enjeux. C’est pourquoi nous encourageons entreprises et investisseurs à explorer sérieusement ces questions de biodiversité dans la compréhension de leurs actifs et modèles d’affaires. 

Comprendre les enjeux de l’information financière sur la biodiversité et la nature 

La situation des écosystèmes terrestres, aquatiques et marins est préoccupante. Les populations d’insectes et d’oiseaux chutent. La biodiversité subit de nombreuses pressions, parmi lesquelles l’artificialisation des terres, la fragmentation des milieux naturels, le changement climatique et les diverses formes de pollution.  

95 % des espèces de faune et de flore nous sont encore inconnues. Pour autant, les impacts des activités humaines épuisent rapidement une part importante de la nature… Bien plus que nous n’en avons idée. C’est un enjeu pour les êtres humains – plus que pour la nature. La nature, elle, a prouvé sa résilience et capacité d’adaptation au cours des milliards d’années passées. La nature continuera à vivre sans les humains.

Les enjeux de biodiversité sont donc éminemment liés à la soutenabilité de la vie humaine sur Terre. Bien plus que la protection de la planète. Pour l’espèce humaine, la question est de savoir à quel moment une chute exponentielle de la biodiversité risque de provoquer une perturbation soudaine qui remettrait en cause jusqu’à notre survie sur Terre. 

Des lueurs d’espoir persistent. Marqués par la pandémie de la Covid-19, les mois à venir devraient offrir le temps nécessaire pour continuer à affiner les preuves scientifiques de l’urgence de l’action en faveur de la biodiversité. Cela pourrait aussi favoriser un environnement commercial et politique plus réceptif à la nécessité d’un changement transformateur. La crise laisse enfin espérer un regain d’intérêt pour la préservation des espèces, des écosystèmes et de la diversité génétique. Il reste encore beaucoup plus à étudier et notamment sur la convergence entre la biodiversité et la société humaine. C’est également vrai pour l’interdépendance entre biodiversité et politique climatique

L’argumentaire en faveur d’une action urgente pour la biodiversité 

Pour entreprises et investisseurs, l’importance stratégique de la biodiversité tient en 3 points : 

1. Un enjeu de silience  

L’industrie du luxe a toujours utilisé les espèces rares (peaux de serpent, fourrures sauvages, par exemple…) pour fabriquer des biens de consommation uniques. Lorsque l’approvisionnement d’un matériau rare devenait plus difficile, elle se tournait vers d’autres matériaux, en continuant à épuiser la diversité des espèces.  

Cette situation a toutefois lentement évolué au cours de la dernière décennie. La raison tient moins dans la soudaine prise de conscience des consommateurs que dans la difficile adaptation de l’industrie à un approvisionnement imprévisible. La pression réglementaire croissante a de plus précipité l’évolution de tout le secteur. Ce besoin de résilience – c’est à dire d’adaptation des activités à un nouveau contexte réglementaire – a poussé le luxe à se positionner en faveur de la biodiversité… A commercer par son approvisionnement durable en matières premières. La situation est loin d’être satisfaisante mais le luxe est souvent cité en exemple.  

De nombreux autres secteurs – l’agro-alimentaire, les soins de santé, la sylviculture et l’industrie manufacturière notamment – prennent la même direction. Ils ont acté que les risques croissants qui pèsent sur la biodiversité fragilisent leurs approvisionnements en matières premières. Ils recherchent activement des substituts innovants pour continuer à sourcer des matériaux… tout en limitant les activités qui iraient à l’encontre de la biodiversité. Elles travaillent en cela à la résilience de leur modèle économique. 

2. Une question d’acceptabilité 

Nombre de modèles économiques tournés vers le passé ne peuvent plus faire face à la pression dont ils font pourtant l’objet. C’est particulièrement vrai en matière de préservation de la biodiversité.  

Sortir de terre une infrastructure nouvelle a longtemps été synonyme de développement dans les économies émergentes. Le gouvernement brésilien a, après tout, longtemps promis que les routes seraient vecteurs d’essor économique. Cette affirmation est désormais dépassée. Dans les économies développées, ériger de nouvelles routes et infrastructures est devenu un défi. Ce type d’artificialisation des sols est, en effet, de plus en plus en concurrence avec d’autres modes d’affectation des terres davantage tournées vers la biodiversité, comme la foresterie. Ces arbitrages territoriaux peuvent toutefois également favoriser d’autres activités défavorables à la biodiversité comme l’agriculture intensive, la construction et le logement ou encore les aires de loisirs, ou autres terrains synthétiques de divertissement et de sport.

Ceci dit, l’acceptabilité des activités économiques est de plus en plus déterminée par l’urgence climatique. Cette lame de fond peut rendre les développements à forte intensité carbone plus difficiles, favorisant éventuellement la biodiversité dans son sillage. 

3. De nouvelles approches de création de valeur dans la balance 

L’enjeu de création de valeur juste et durable est des plus intéressant pour Ksapa. Cyniquement, c’est aussi un bon moyen d’aligner la biodiversité et les intérêts des entreprises.  

Si nous revenons au bon vieux principe de l’offre et de la demande, plus la biodiversité prend de la valeur, plus les espaces naturels en prennent aussi. Prenons exemple sur un supermarché avec une petite parcelle boisée entre différentes aires de stationnement. Cette parcelle peut constituer un vague espace à optimiser pour garer davantage de véhicules – et ainsi attirer le chaland. La numérisation croissante des transactions accompagnée de la diminution du trafic dans les supermarchés font finalement de cette parcelle un espace précieux. Elle est, par conséquent, à sanctuariser pour préserver une certaine biodiversité (bien que limitée). Une telle approche conférerait à ce terrain la valeur d’un sol non bâti. Le supermarché en question aurait tout à gagner à étudier le potentiel de séquestration de carbone de sa parcelle forestière. Et ce, en générant des crédits carbone dans la foulée.  

Il existe en tout cas des solutions pour mieux valoriser les terrains non bâtis, dont le potentiel dépasse de loin celui de quelques places de stationnement supplémentaires. Il ne s’agit bien sûr là que d’un exemple. Le temps est venu de changer les mentalités, de prioriser la biodiversité et d’appréhender différemment la valorisation des espaces naturels. Telle est la voie à suivre pour protéger la nature tout en créant de la valeur à long terme. 

Valoriser la biodiversité en entreprise et dans les investissements 

Entreprises comme investisseurs sont soumis à une pression croissante pour intensifier la lutte contre la déforestation. Beaucoup ont pris de clairs engagements « zéro déforestation » dès 2015. Nous n’avons pas connaissance d’un seul objectif atteint à date. Ces démarches n’ont pas donné grand-chose, pas plus qu’elles n’ont renforcé la crédibilité des entreprises. Elles n’ont certainement pas atténué le risque d’épuisement de la biodiversité. En somme, elles ont fait perdre un temps précieux. 

Les entreprises et les investisseurs ne manquent pas d’options concrètes pour joindre le geste à la parole. Ils doivent s’engager à développer leurs activités dans le respect et la protection de la biodiversité. 

En voici trois qui nous paraissent essentielles : 

1. Prioriser les matériaux sensibles et travailler à la racine des problèmes 

Pour de nombreuses entreprises du luxe, de l’alimentation, des cosmétiques, des soins de santé, de l’ameublement et de l’industrie manufacturière, ce sont finalement des matières premières en nombre très limitées qui déterminent l’essentiel de leurs impacts sur la biodiversité.  

Ksapa accompagne régulièrement les acteurs du secteur privé au moyen d’analyses de matérialité. Cet outil leur permet de gagner en clarté, pour ne se concentrer que sur leurs enjeux prioritaires. Sous l’angle de la biodiversité, traiter des matériaux sensibles revient généralement à les substituer ou à en assurer la préservation. Les stratégies de neutralité carbone des acteurs encouragent généralement la préservation de la biodiversité et la séquestration du carbone dans les espaces naturels de valeur. Il se pourrait bien que ces deux éléments se rejoignent. C’est là que SUTTI entre en jeu. Grâce à ce programme, les équipes de Ksapa peuvent vous aider à travailler sur les racines des problèmes des enjeux socio-environnementaux sous-entendant conception et mise en œuvre de vos solutions. 

2. Explorer les possibilités offertes par la circularité 

La gestion des forêts est un bon exemple pour expliquer comment utiliser les produits issus de la biodiversité de manière durable. De manière plus générale, la circularité réduit considérablement les risques de perte de biodiversité. Plus l’on réutilise les produits et plus on les réinvente, moins l’on exerce de pressions sur la nature – et la précieuse biodiversité subsistante.  

Il y a de nombreuses façons d’aborder ces enjeux de circularité. L’une d’entre elles, souvent bien comprise, est liée à la circularité des matériaux et produits. Elle tarde cependant à être déployée à grande échelle. Pour exemple, le recyclage du PET des bouteilles en plastique permettrait aux entreprises de fabriquer des fibres dérivées du PET et ainsi commercialiser de nouveaux T-shirts.  

Une autre dimension, moins évidente, concerne la réaffectation des espaces naturels dans le but de préserver la biodiversité. Quoique potentiellement sensible, encourager la reconstruction plutôt qu’allouer de nouveaux terrains à la construction de logements supplémentaires peut servir un objectif social tout en freinant l’artificialisation des sols. 

3. Valoriser les espaces naturels précieux 

Nous avons travaillé sur le concept de services rendus par les écosystèmes. Il n’a dans l’ensemble jamais réussi à dépasser le stade de pilote et peine à alimenter des programmes réplicables à grande échelle. On en retiendra cependant certains enseignements clés.  

Il est globalement moins coûteux de tirer parti d’externalités positives que de chercher à les créer de toutes pièces. Autrement dit, le coût de préserver un système naturel (par exemple, pour filtrer l’eau ou permettre aux abeilles de produire du miel) est inférieur à celui de sa reconstruction par l’homme. Ceci dit, ce concept reste bien abstrait pour nombre d’entreprises. En effet, toutes ne gèrent pas directement leurs matières premières. Elles peuvent par exemple ne traiter que des matières premières plus complexes. Il peut aussi s’agir d’activités tertiaires, dont la création de valeur ne dépend pas directement de matériaux issus de la nature.  

Sur la base de débats similaires autour du carbone, le secteur privé a tout a gagner à s’interroger sur comment mieux valoriser la biodiversité. Les acteurs économiques seraient alors en mesure de déterminer si et comment une augmentation de la valeur de la biodiversité impacterait leurs marges et compétitivité à long terme. 

De l’importance d’un cadre d’information financière relative à la biodiversité

Toutes les solutions mentionnées ici reposent sur de la collecte de données. De quoi mon entreprise est-elle responsable ? A titre de comparaison, comment mon entreprise se situe-t-elle par rapport aux autres ? Il faut donc uniformiser les règles du jeu, encadrer la taxonomie et les cadres de reporting. 

Les spécialistes insistent à juste titre sur le fait que les objectifs de biodiversité de la décennie 2020 doivent être ambitieux. Il ne s’agit pourtant là que d’une première étape. De tels objectifs mondiaux peuvent manquer de sens. Ils peuvent même entraîner des résultats négatifs, faute de dépenses et d’infrastructures scientifiques adéquates pour la mise en œuvre et le suivi – tant au niveau international que local.  

Les objectifs d’Aichi de 2010 n’ont à ce titre clairement pas été atteints. Ils montrent que la plupart des parties prenantes n’ont pas fixé d’objectifs nationaux efficaces et conformes à cette ambition. Pire encore, l’insuffisance des investissements, des connaissances et de la prise de responsabilité des différents acteurs a entravé sa mise en œuvre. Pour faire mieux, il faudra considérablement augmenter le financement de la conservation de la biodiversité et mettre en place les systèmes de contrôle correspondants.  

Promouvoir les investissements en faveur de la biodiversité 

L’initiative de financement de la biodiversité suit les investissements correspondants au niveau national. Un rapport récent a conclu à l’insuffisance des mécanismes d’investissement. Ils n’ont en effet pas suscité un intérêt suffisant pour la biodiversité de la part des autorités publiques et décideurs privés. Si les dépenses publiques en faveur de la biodiversité augmentent globalement, les pays les plus riches (traditionnellement identifiés comme tels par la mesure de leur produit intérieur brut) dépensent proportionnellement moins pour la biodiversité que des pays plus modestes. 

Cette situation doit changer. Les pays à PIB élevé sont, de plus, responsables de pertes substantielles de biodiversité, qu’ils externalisent par le biais du commerce international. Ils doivent par conséquent investir pour gérer leurs impacts et les réduire. 

De l’équilibre des responsabilités entre Nord et Sud

Le rapport indépendant Dasgupta sur l’économie de la biodiversité a fait date, soulignant la nécessité de consacrer des fonds plus équitables à la conservation et la restauration de la nature. Ce document rappelle qu’il sera toujours moins coûteux de mettre fin dès à présent à la perte de biodiversité que d’attendre plus longtemps. Il  montre enfin que des défaillances institutionnelles profondément ancrées ont favorisé le recul de la biodiversité.

Cela appelle à une redéfinition structurelle de notre vision de la richesse. Nous devons nous éloigner d’une la croissance non durable indexée à la mesure du PIB, pour nous orienter résolument vers une croissance inclusive et pleinement consciente de l’importance des actifs naturels.  

Ce recadrage sobre des notions de richesse et de progrès est bienvenu. Il doit nécessairement être complété par la reconnaissance pragmatique du fait que les nations riches (d’après les définitions actuelles) devraient investir davantage et immédiatement pour conserver et préserver la nature. Comptes tenus des difficultés que la Covid-19 engendre dans de nombreux pays dits riches, la mise en œuvre des transformations et des dépenses correspondantes semble encore difficile. Il faudra donc faire preuve d’une rigueur extrême vis-à-vis des décideurs politiques pour ne pas verser dans des solutions économiques rétrogrades. 

Conclusion 

Il est intéressant de noter qu’il est théoriquement plus facile de mesurer les pertes de biodiversité que les émissions de carbone. On peut notamment évaluer la perte d’espèces ou l’artificialisation des sols en termes autrement plus concrets que des équivalences en tonnes de gaz à effet de serre. Nos activités de plus en plus urbaines et tertiaires rendent cependant la tâche plus difficile pour les décideurs politiques, de la finance et des entreprises – alors même qu’ils sont les plus influents en la matière. 

Reste que l’appauvrissement de notre biodiversité est exponentiel et que le changement climatique ne fera qu’aggraver les choses. Nous devons donc anticiper davantage d’impacts sur notre quotidien dans les années à venir. La corrélation est déjà avérée entre déforestation et pandémies. Les entreprises et les investisseurs seront donc de plus en plus surveillés.  

D’ici à 2024, un cadre d’information devrait faciliter le reporting en matière de biodiversité et permettre une meilleure comparabilité. D’ici là – en raison des pressions du marché et de la réglementation – Ksapa encourage les investisseurs et les entreprises à explorer les enjeux de biodiversité sous le triple prisme de la résilience, l’acceptabilité et la création de valeur. 

Auteur de différents ouvrages sur les questions de RSE et développement durable. Expert international reconnu, Farid Baddache travail à l’intégration des questions de droits de l’Homme et de climat comme leviers de résilience et de compétitivité des entreprises. Restez connectés avec Farid Baddache sur Twitter @Fbaddache.

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