À Évian-les-Bains en juin 2026, la France préside un G7 sous tension. Le sommet des leaders a évité, comme à Kananaskis en 2025, de nommer explicitement le dérèglement climatique dans ses grandes déclarations. Et pourtant : le stress hydrique figure au cœur des négociations, les marchés d’assurance se fracturent sous la pression des événements extrêmes, et les chaînes d’approvisionnement mondiales absorbent, bon an mal an, des chocs que la diplomatie n’ose plus qualifier. Le paradoxe est saisissant : on peut ne pas prononcer le mot « climat » et ne parler que de lui. Pour les administrateurs d’entreprise, ce déni sémantique ne change rien à la réalité juridique : la responsabilité fiduciaire ne se négocie pas au gré des tabous politiques.
Quand le G7 parle de tout sauf du climat — et ne parle que de lui
La séquence est désormais bien rodée. Au sommet de Kananaskis en 2025, les leaders du G7 ont évacué le terme « changement climatique » de leurs principales déclarations, préférant évoquer les feux de forêt « dévastateurs », la sécurité énergétique ou la résilience des infrastructures. L’Institut international du développement durable l’a formulé sans détour : « Le G7 a esquivé le changement climatique dans les déclarations des leaders, malgré la reconnaissance de l’intensification des incendies. » En 2026, sous présidence française, la contrainte politique est identique, voire aggravée par les pressions commerciales américaines et les divergences internes au sein du groupe.
Mais regardons ce qui s’est effectivement discuté lors de ces réunions ministérielles. En octobre 2025 à Toronto, les ministres de l’Environnement du G7 ont inscrit à l’ordre du jour la gestion du stress hydrique, les systèmes d’alerte précoce face aux événements extrêmes, et la mobilisation de financements privés pour la résilience climatique. Le G7 Water Coalition Workplan, adopté sous présidence canadienne, engage les membres à coopérer sur la sécurité de l’eau, la prévention de la pollution et les risques hydriques liés au dérèglement. La Banque de France, dans le cadre de la présidence française, a été mandatée par le NGFS pour produire une note technique sur les conséquences économiques des événements météorologiques extrêmes survenus entre 2016 et 2025, en vue de mieux évaluer les lacunes de couverture assurantielle.
Ce n’est pas un paradoxe rhétorique. C’est une cartographie exacte du monde réel : les effets du dérèglement climatique progressent indépendamment du consensus politique sur leur cause. Les économies des pays du G7 absorbent des pertes de productivité agricole, des hausses de sinistralité et des ruptures logistiques que nulle formule diplomatique ne peut conjurer. La Banque de France l’a dit lors de sa conférence de mars 2026 sur les risques climatiques et naturels : « Les risques physiques, liés au climat ou à la dégradation des écosystèmes, ne sont plus une préoccupation lointaine. Ils perturbent déjà l’activité économique et affectent l’inflation, la productivité et la soutenabilité fiscale. »
Pour Ksapa, cette dissociation entre le discours et la réalité constitue précisément le nœud du problème pour les décideurs privés. Lorsque les gouvernements renoncent à nommer le risque, ils transfèrent implicitement la charge de sa gestion vers les acteurs économiques — et vers leurs conseils d’administration.
Stress hydrique et coût assurantiel : deux signaux que l’économie enregistre à la place des politiques
Le stress hydrique est l’un des exemples les plus éloquents de cette traduction silencieuse. À l’échelle mondiale, la moitié du PIB mondial dépend directement ou indirectement de la nature et des services écosystémiques — dont la disponibilité en eau douce. Le G7 le reconnaît dans ses documents techniques, même quand ses communiqués leaders l’omettent. Les conséquences pour les chaînes d’approvisionnement sont immédiates : sécheresses en cascade dans les bassins agricoles européens, pression sur les filières textiles en Asie du Sud, tensions sur la production d’énergie hydraulique dans des économies entières. Les entreprises multinationales qui s’approvisionnent dans ces zones n’ont pas attendu la résolution diplomatique pour constater la hausse de leurs coûts opérationnels.
Le marché assurantiel, lui, est un indicateur encore plus brutal. Il ne vote pas, ne négocie pas de communiqués, et n’hésite pas à quitter les marchés devenus trop risqués. En 2026, la Banque de France pilote, pour le compte de la présidence française du G7, des travaux spécifiques sur les « lacunes de protection assurantielle » dans les économies développées — autrement dit, les zones géographiques ou les actifs que les assureurs ne couvrent plus faute de modèles de risque viables. Ce phénomène n’est plus cantonné aux pays en développement : il touche désormais certains littoraux européens, des zones agricoles soumises à des sécheresses récurrentes, et des actifs industriels exposés à des événements de type catastrophe naturelle à fréquence croissante.
Pour les entreprises, le recul des assureurs n’est pas une donnée abstraite. Il se traduit concrètement par une hausse des franchises, une réduction des plafonds de couverture, voire une impossibilité d’obtenir certaines polices. Les actifs non assurés deviennent des passifs potentiels dans les bilans. Les projets d’investissement dans des zones exposées voient leur coût du capital augmenter. Les agences de notation intègrent progressivement ces paramètres dans leurs évaluations. Le marché parle le langage du risque physique climatique même quand les sommets évitent de l’articuler.
Le même raisonnement s’applique aux chaînes d’approvisionnement. Les programmes de Ksapa dans les filières agro-alimentaires — caoutchouc naturel en Indonésie, cocotier aux Philippines, huile de palme régénérative en Sumatra — le confirment au quotidien : les petits producteurs absorbent en premier les chocs climatiques, mais les perturbations remontent inévitablement vers les multinationales qui les sourcent. La loi française sur le devoir de vigilance et la directive européenne CS3D ne font que codifier une réalité opérationnelle déjà présente : les risques climatiques dans les chaînes de valeur sont des risques d’entreprise, et leur non-gestion engage la responsabilité des donneurs d’ordre.
La responsabilité des administrateurs : ce que le tabou politique ne saurait effacer
C’est ici que la posture du G7 — dire sans dire — produit ses effets les plus pernicieux pour les dirigeants d’entreprise. Car si les gouvernements peuvent, politiquement, choisir d’euphémiser le risque climatique, les administrateurs, eux, n’en ont pas la faculté juridique. Leur obligation fiduciaire les contraint à identifier, évaluer et traiter les risques matériels pour leur organisation — qu’ils soient nommés dans les communiqués diplomatiques ou non.
La jurisprudence internationale se précise. Les obligations de divulgation liées au climat — portées par la CSRD en Europe, par les exigences de la SEC aux États-Unis, par les cadres TCFD et TNFD — créent un corpus normatif croissant que les tribunaux commencent à mobiliser. En 2026, les assureurs en responsabilité civile des dirigeants (D&O) recensent la montée en puissance des litiges liés aux déclarations de durabilité : toute incohérence entre les engagements publics d’une entreprise et ses divulgations financières peut générer des actions en justice, des enquêtes réglementaires ou des demandes de documents qui exposent les administrateurs à titre personnel.
Plus profondément, les administrateurs ne peuvent se retrancher derrière l’ambiguïté politique. Lorsque la Banque de France indique que les risques physiques « perturbent déjà l’activité économique », lorsque les marchés assurantiels se rétractent sur des zones entières, lorsque les agences de notation intègrent les risques climatiques dans leurs modèles — l’argument selon lequel « nous n’avions pas l’information » devient intenable. La matérialité du risque est établie. L’attente légitime de diligence des administrateurs est documentée. Ce qui n’est pas dit dans un communiqué du G7 ne disparaît pas du périmètre de responsabilité d’un conseil d’administration.
La cartographie des risques climatiques dans les chaînes de valeur, l’intégration du stress hydrique dans les plans de continuité d’activité, la vérification de l’adéquation des couvertures assurantielles face aux nouveaux aléas — toutes ces démarches relèvent désormais du standard de bonne gouvernance. Non pas parce qu’un accord international l’impose explicitement, mais parce que les conséquences économiques sont là, mesurables, et que la responsabilité des administrateurs s’apprécie au regard de ce qu’ils pouvaient raisonnablement savoir et anticiper.
C’est précisément dans cet espace — entre le discours diplomatique et la réalité économique — que Ksapa opère. Nos programmes de due diligence sur les droits humains et l’environnement, nos outils de cartographie des risques dans les chaînes d’approvisionnement, et notre plateforme SUTTI d’engagement des acteurs de terrain constituent autant de leviers pour que les entreprises transforment une exposition diffuse en gestion maîtrisée. Au G7 Environnement d’Évian et au-delà, la question n’est pas de savoir si le mot « climat » figure dans le communiqué final. Elle est de savoir si les conseils d’administration ont fait leur devoir de connaissance — et si leurs entreprises sont prêtes à rendre des comptes.
→ Vous souhaitez évaluer l’exposition de votre organisation aux risques climatiques physiques dans vos chaînes de valeur ? Contactez les équipes Ksapa pour un diagnostic de cartographie des risques et une revue de vos obligations de vigilance au regard des cadres CSRD, CS3D et du devoir de vigilance français.
Président et Cofondateur. Auteur de différents ouvrages sur les questions de RSE et développement durable. Expert international reconnu, Farid Baddache travaille à l’intégration des questions de droits de l’Homme et de climat comme leviers de résilience et de compétitivité des entreprises. Restez connectés avec Farid Baddache sur Twitter @Fbaddache.
































































































































































